La maladie mentale est un cadeau empoisonné pour la fiction : éminemment romanesque, elle fait exploser le cadre de la normalité et autorise des compositions de haut-vol ; mais, du fait de la fascination qui l’entoure, elle génère souvent une performance et un spectacle qui éludent les véritables enjeux qu’elle contient.


C’est dans cette approche que Joachim Lafosse s’en empare, ayant lui-même vécu, enfant, cette proximité avec un père bipolaire : son film ne traite pas tant d’un malade que d’une cellule familiale mise à l’épreuve, dans une intranquillité constante à partir du moment où un diagnostic a été posé sur la figure paternelle.


Il aura fallu, en premier lieu, donner la vie à ce trio, où chacun vibre d’une présence indiscutable. Un enfant qui mène sa propre barque, comme le montre ce prologue où il rentre seul le bateau à bon port, et qui observe avec complicité ses parents entonner à tue-tête un titre de Lavilliers (Idées noires, sombrement prophétique, avec ses « J’veux m’enfuir /Tout seul tu finiras ») lors d’une merveilleuse séquence en voiture. Une mère aimante, qui travaille à la restauration des meubles, par un rapport déterminant à la matière qui se prolonge dans l’activité de son mari artiste peintre, rivé à sa toile, notamment lors de scènes intenses de crises où la fureur de l’inspiration s’étale en aplats rageurs.


Bien entendu, la dramaturgie suivra les crises, leur impact sur un homme (Damien Bonnard, exceptionnel) et la fièvre maniaque qui transforme les jeux avec les enfants en pratiques dangereuses, les pitreries en manifestations inquiétantes ou les nuits en terrain de suractivité frénétique. Mais elles trouveront surtout leur nécessité dans la manière dont elles s’impriment sur l’entourage, qui n’est jamais aussi bien saisi que dans ses silences et ses regards : celui de l’enfant, assis au fond de la classe, et que l’instituteur cherche à rassurer après une crise particulièrement ostentatoire, d’une épouse qui guette, anticipe et protège, grâce à une photo qui guide un regard portraitiste, où le point des longues focales navigue avec une pertinence et une justesse admirables.


La question du temps est elle aussi déterminante, le plan-séquence et le temps réel permettant de prendre la pulsation de cette rythmique qui se dérègle (les nuits blanches, les actions multitâches, la pose qu’il impose à sa femme et son père…) et propulse l’entourage dans une bulle aliénante. La peur et la tension qui s’en dégagent sont ainsi épaissies d’une empathie pour des personnages avec qui on a réellement fait connaissance, rejoignant ainsi la grande réussite qu’avait su mettre en forme Xavier Legrand dans Jusqu’à la garde. Comme lui, Lafosse filme un groupe, et un entourage qui n’est pas considéré comme un ensemble de victimes collatérales, mais des individus qui vivent en réaction.


C’est là la tournure principale prise par la deuxième partie du récit, où le rapport s’équilibre avec une certaine toxicité, dans la mesure où le diagnostiqué vit sous une appellation qui rend suspect son moindre mouvement d’enthousiasme. La paranoïa dans le regard de son épouse (Leila Bekhti, d’une spontanéité confondante) déplace ainsi les enjeux, tout comme la prudence d’un fils dont l’attention sur le qui-vive traduit une maturité qu’on ne souhaiterait à aucun enfant.


Cette façon d’embrasser le groupe permet d’envisager une évolution du récit qui ne conduira évidemment pas à une résolution, mais un apprentissage collectif d’une vie avec la menace. Et c’est par le fils, qui fait d’une crise de son père un motif d’imitation parodique (un délire sur une table à remplacer), que viendra peut-être une ébauche de rédemption. À son tour, il prend à bras le corps la re-présentation que son père pratique déjà dans la peinture, et sa mère dans la vie qu’elle redonne aux vieux objets. Une façon de prendre le recul nécessaire pour laisser la possibilité au malade et à ses proches d’être, encore et toujours, des individus à part entière.

Sergent_Pepper
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le 4 oct. 2021

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