Chronique d'un printemps

Avis sur Le Joli Mai

Avatar Thaddeus
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En ce mois de mai 1962, Paris jouissait par tous ses monuments célèbres, tous ses badauds inconnus, de cette dispense de pesanteur qu’accordent seulement la naissance des bourgeons et la paix retrouvée. Ce matin de demi-soleil, à Mouffetard, un bougnat au verbe inspiré parlait de ses vieux quartiers, de la sympathie, de tout ce qui mène le commerce de la houille à son point suprême, le gaspillage du diamant, tandis qu’ailleurs des poètes qui ressemblaient à des forains lâchaient des vers boiteux et des colombes tristes. Dans les boulevards un général chef d’État, grand voyageur devant l’éternel, tentait de prouver la stabilité par le mouvement, pareil en cela aux philosophes éléates et aux maris coureurs, et saluait à gestes larges — dernier avatar kaki du télégraphe optique — une foule clairsemée, donc démocrate. Dans un désordre trop beau pour être un effet de l’art, Paris, champ labouré de signes des paysans surréalistes, appariait sans façon, en des dialogues prolongés ou des échos furtifs, les êtres et les choses les moins faits pour se rencontrer : la réparation des taxis et la peinture non figurative, la rêverie et les ingénieurs-conseils, la lectrice de L’Express qui croyait en Dieu et l’ex-prêtre devenu syndicaliste qui n’y croyait plus. Les éventaires disparates se succédaient comme le long du marché aux puces. Dans un bidonville délabré, l’écran de télévision, calme bloc venu d’un désastre lointain, le progrès technique, ouvrait sur cette taupinière le seul coin de ciel possible, celui des space operas, apportant aux derniers hommes de Cro-Magnon le salut des Martiens, leurs voisins de banlieue. Le chanteur anarchiste d’un théâtre de poche domptait le zoo le plus fermé de la ville, groupant l’unique crapaud-buffle de la rive gauche, et ce sphinx en étole qu’on voit rôder, de neuf à onze pour dérouter les suiveurs, en ce district de la connaissance où les salles d’avant-garde se serrent comme des remorqueurs bruyants autour de leur traduction solennelle et édulcorée, le Panthéon.

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Ce printemps des floraisons et des métamorphoses donnait à la jeunesse tous les visages. Gentilles frimousses de Janson-de-Sailly, qui haussaient d’un ton par bravade, c’est-à-dire par pudeur, donc par faiblesse, les gestes et les vœux éternels des adolescents. Ils gravaient sur leur pupitre "O.A.S." au lieu de "Ninette", criant dans les cours "Algérie française" pour "Les cahiers en feu". L’étudiant africain, voyageur incertain entre deux vieilles terres de barbarie, le Dahomey et le racisme, rôdait aux frontières des Blancs avec le charme d’Orphée. Quant à Mouloud, il racontait ses malheurs si sereinement que dans le terme d’"ouvrier algérien", association des deux plus irréparables décris, se glissait pour la première fois le sentiment donné par les rescapés contre toute attente. C’était en effet d’un naufrage qu’il émergeait, de cette zone louche où, plus encore que dans son atelier de tourneur, les rayons du soleil n’avaient pas pénétré depuis des années : le mépris. Au premier étage d’un restaurant pour noces, une jeune mariée, camouflée telle les déesses de l’Iliade dans un nuage de distinction candide et de tulle blanc, gardait la pose distante d’une brodeuse de Vermeer égarée dans une beuverie de Frans Hals, trop docile pour ne pas déjà mêler le romantisme de l’idylle avec les ripailles bourgeoises, le clair de lune de Werther avec celui de Maubeuge. Mais le bonheur était peut-être dans l’insouciance de ce couple ô combien attendrissant, le conscrit en permission et sa petite fiancée, ivres de béatitude, estimant que si tout le monde s’aimait comme eux, la vie serait tellement simple. Plus sûrement encore à cet avant-poste d’Aubervilliers où une famille nombreuse (huit enfants, sans compter la dernière adoptée) voyait se réaliser ses rêves les plus fous, le lit individuel, la vue imprenable sur l’herbe. Et son émerveillement faisait de ce HLM la Babylone aux jardins suspendus dont quelques architectes visionnaires dressaient déjà les plans, méditant à imposer à l’immeuble de rapport, temple de l’épargne et de la spéculation, ces accessoires bienfaisants que sont les arbres, l’espace et la bonne humeur.

C’était un temps où, pour la première fois affranchies du pied qui les ankylosait, les caméras pouvaient se caler sur une épaule, dévaler les marches et courir le pavé. Jean Rouch et Edgar Morin avaient ouvert la voie avec Chronique d’un Été. Ils frappaient à la porte d’amis, arrêtaient des piétons et leur demandaient à brûle-pourpoint ce qu’était le bonheur. Deux ans plus tard, Chris Marker et son chef-opérateur Pierre Lhomme se lancent à leur tour dans une circumnavigation de la métropole francilienne, avec pour objectif d’offrir un vivier aux futurs pêcheurs de passé. À la charge de ces derniers — nous aujourd’hui — de trier ce qui marque véritablement et ce qui n’aura été que de l’écume. Le Joli Mai est simultanément le véhicule d'un voyage temporel, un traité poétique et une enquête de sociologie. Les premiers plans, vues d’ensemble alliant l’harmonie des formes et la majesté des sites, sont ceux d’un maître urbaniste. Du haut de la tour Eiffel, on découvre ces quelques centaines de mètres carrés, ce quadrilatère unique au monde où a germé et s'est épanouie la fleur d'une civilisation. Mais Marker se refuse à ne voir dans Paris qu'un panorama, une légende ou un musée. La ville pour lui est un organisme peuplé d'êtres vivants. Aussi invite-t-il à redescendre dans la rue, à ouvrir les yeux et les oreilles, à flâner là où il n'est pas habituel de le faire, à interroger non plus les rois de France, ses grand artistes ou le baron Haussmann, mais les passants qui se bousculent à la sortie du métro, ces hommes et ces femmes qui respirent le même air et que l’on connait si mal. Il interroge au hasard de la promenade des inconnus dont la sincérité, la naïveté, la conviction, les doutes ou l’enthousiasme colorent de nuances savoureuses les déclarations. Autant d’entretiens constituant des documents multiples, des morceaux de puzzle, des éléments de mosaïque liés les uns aux autres par un commentaire (que récite Yves Montand) élégant, subtil, spirituel, émaillé de formules heureuses.

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Deux amis, Henri Crespi et Henry Belly, vont donc à la rencontre des citadins ordinaires. Ils engagent avec eux une conversation d’égal à égal, n’hésitent pas à les taquiner, à pointer leurs contradictions, à leur laisser les rênes de la discussion, en tablant sur la force de leur bagout. Pour organiser cette substance vive, Marker assemble les séquences sur le modèle du jeu des kyrielles. Ainsi le réparateur de pneus qui s’adonne à la peinture de tableaux abstraits conclut la présentation de ses œuvres par une pièce représentant un astronaute. Et voilà qu’on est transporté au Palais de la découverte où un petit garçon ému chante les louanges du courageux John Glenn. Or sa capsule spatiale n’est pas sans rappeler le sous-marin de poche inventé par l’affable M. Rousseau, qui a su se tirer in extremis de tant de situations périlleuses. Il partage ce don de la débrouille et ce goût de l’innovation avec le concepteur du stabilisateur de voitures légères qui, lui-même… Toutes les thématiques sont visitées (le logement, l’argent, l’amour, le travail, la violence, la politique). Parfois une question ouverte rapplique : mais au fait, c’est quoi la beauté ? Le cinéaste y apporte ses petits cailloux. Elle se loge dans le regard d’une chouette, dans les cases d’une BD de science-fiction, dans les pots de fleurs d’une ruelle insalubre, dans l’épuisement ébloui d’un danseur de twist. Les perles s’enfilent. Une jeune fille à la beauté fadasse qui insulte une colombe : "Vilaine !" La petite araignée qui grimpe en douce le col de l’inventeur occupé à vanter le grain de folie de ses pairs. "Si je vous comprends bien, ils ont tous une araignée au plafond", lui lance, goguenard, l’interviewer. Lorsque deux futurologues sont invités à donner leur vision de l’avenir, leurs discours sont ponctués par de faux contrechamps de chats aux mines renfrognées et sceptiques. Et quand ils évoquent les "improductifs", Marker montre fugacement quelques copains : Rouch et Morin à la terrasse d’un café, Godard et Karina dans une automobile, Resnais à un carrefour. Ce ton facétieux, cette liberté ludique du montage signalent qu’en matière de sciences humaines, la vérité n’est pas un fait mais une valeur dialectique, insécable du jugement porté sur la matière qui la supporte et la transmet.

Voilà comment le spectateur actuel devient un citoyen de l’an 1962. Dans l’étroit intervalle entre la déroute et la dignité correspondant à la section Charonne-République, Paris se réveille, découvre que Fantômas est l’autre nom de la bêtise et que celle-ci, semblable au taureau mythologique ou à sa variété casquée, le CRS, charge quand elle a peur. Sans doute arrive-il aux Parigots de cadenasser leur vertu, de laisser circuler, au lieu de cette encaisse-or, un mauvais papier monnaie ; de confondre un peu, selon qu’ils sont agioteurs, lycéens ou tourtereaux, la Française des Pétroles avec le patriotisme, le stand de tir de Vincennes avec la révolte adolescente et le mariage gai avec l’amour heureux. Menacés par le confort ménager et les secousses de l’histoire, par ces agaceries imprévisibles du destin que sont les coups d’état et les traites mensuelles, ils s’efforcent néanmoins de garder la tête claire et le cœur net. Ils essaient, avec le sourire du charbonnier ou de la couturière, de conjurer la vente du tergal et le mépris des valeurs vraies, l’arrivisme et le goût des fleurs en plastique. À égale distance du bricolage et de la mystique, pointant leur Dame de Fer bonasse contre un ciel peuplé de dieux grecs, comme des Titans qui auraient eu la patience de découvrir le meccano, ils opposent les petites inventions aux grandes fatalités. Ils jouent, sur ce tapis vert tendre que le joli mai déploie déjà dans leurs squares, la seule mise non perdante, la félicité contre les maléfices, la générosité contre l’égoïsme. Et Marker d’offrir le portrait kaléidoscopique d’une ville (et d’un pays, puisqu’on est en France jacobine) au bord de la prospérité. On y entrevoit l'inévitable (le triomphe de la consommation, la défaite du partage) et ce qui aurait pu être (une utopie tantôt socio-économique, tantôt écologique). On y admire surtout une manière respectueuse et exigeante de filmer l'autre, la mise en pratique d’une démarche donnant à voir la réalité avec une clarté et une évidence telles qu’on se demande si l’on n’était pas aveugle avant que l’artiste-médium, par son intuition, son intelligence, sa lucidité, ne l’illumine pour nous.

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