La vallée de Perséphone

Avis sur Sharp Objects

Avatar Kiwiwayne Kiwinson
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Il y a, dans « Sharp Objects », quelque chose d’étouffant. Comme si, d’emblée, cette mini-série produite par HBO nous faisait voyager sous la peau de son héroïne, Camille, interprétée par une Amy Adams des plus combative. Forcément, difficile de ne pas penser à quelques autres séries produites par HBO, dont notamment « Big Little Lies », derrière laquelle nous retrouvons les mêmes créateurs. L’une comme l’autre, ces deux séries suivent une narration sous forme de thérapie de choc, tout en jouant sur ce que nous pourrions appeler « l’apparence du suspens ». En prenant comme argument l’intrigue d’une enquête journalistico-policière en pleine Amérique sudiste, « Sharp Objects » se cogne déjà à un formalisme florissant. Évidemment, sachant que les huit épisodes sont tous réalisés par Jean-Marc Vallée, il était difficile de concevoir la série autrement. Néanmoins, sur le fil du rasoir, le feuilleton nous conduit à un abîme dans lequel nous n’avons plus pied, celui de l’introspection ; puisque Camille, mentalement instable et devenue journaliste au St-Louis Chronicle, va ici écrire un arcticle à propos de meurtres de petites filles, sur ses terres natales, là où l’attendent aussi ses fantômes et ses traumatismes.

En abordant avec vigueur cette femme écorchée entre vodka et souvenirs, « Sharp Objects » entretient, au fil des événements, comme une toxicité avec laquelle nous nous plaisons à contempler ce territoire tissé sur la névrose. Les objets tranchants, eux, sont partout, et sont aussi froid que ces nombreux flash-back subliminaux. Alors, oui, il y a dans « Sharp Objects » tous les tics désagréables d’une réalisation de Jean-Marc Vallée : vulgarisation des sentiments, atmosphère artificielle, et représentation particulièrement illustrative et passive de l’Amérique profonde. Forcément, impossible de ne pas songer aux réalisations de David Fincher, et notamment « Gone Girl » — ce qui tombe bien, puisque « Sharp Objects » est tirée d’un roman de Gillian Flynn. Sauf qu’ici, l’élégance du maitre diablotin laisse place à une certaine forme futilité, mettant notamment en scène des protagonistes réduis à jouer des archétypes. Mais il serait dommage d’abaisser cette série à ses influences, puisqu’ici, le propos se développe à travers les traits d’un engrenage mnémonique : celui de Camille, revivant ses traumatismes. S’incère alors un ton lugubre, calfeutré dans nombre de mystères, cachés sous le vernis.

En soit, il devient difficile de se prononcer sur cette chronique d’âmes déchues. Et si les rebondissements s’écroulent avec une certaine prévisibilité, il ne faudrait pas oublier que « Sharp Objects » invite avant tout son spectateur à une véritable investigation du personnage de Camille, et plus particulièrement de trois générations de femmes, parmi lesquelles se trouvent également la sœur, et la mère de notre héroïne. Pour ainsi dire, les trois se gâtent d’un climat leur faisant frôler la crise de nerf. Parfois, on se croirait presque regarder une bagarre entre trois poissons rouges enfermés dans un petit bocal. Cela n’était pas faute de parler, ci-dessus, « d’étouffement », puisque le mécanisme narratif de « Sharp Objects » se construit littéralement à la manière d’un boa serrant sa victime. Et la victime, ici, c’est Camille, engluée par ses spectres et son esprit malade. À vrai dire, toute la richesse de la série repose sur son observation de ses personnages. Et même si cela n’est pas toujours aboutie, « Sharp Objects » parvient tout de même à renvoyer l’image d’un cynisme implacable, car derrière lui se cachent les blessures béantes de cette famille sibylline et de cette Amérique froide. Et rien de mieux que de scruter les souvenirs pour révéler le cœur des êtres. Nous parlions plus haut de « l’apparence du suspens », mais ici, nous ferions mieux de parler de « superficialité du suspens », puisque dans « Sharp Objects », le suspens semble justement être conduit par la surface de l’intrigue, comme si ce dernier était totalement secondaire dans la narration, au profit des relations humaines. Pour une série d’enquête, c’est tout de même pas mal. Comme quoi, il y a toujours, au moins, une goutte d’acuité, même dans le poison.

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