Frites, coca ?

Avis sur En salle

Avatar Mamzelle Bulle
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En salle alterne entre le récit de l'enfant et celui de l'adulte.

L'enfant vit avec un père broyé par l'usine mais fier du travail accompli, de son labeur quotidien qui répare et consolide. Au sein d'un foyer dont la mère, honteuse, souhaite garder secret, avec un frère aux accès étranges et dont on ne saura jamais grand chose. Le père amasse, répare, bricole, accumule. Ne jette jamais. Avec peu de moyens, on ne sait jamais ce qui sera utile. Tout est affaire d'économie, de récupération. Alors, la petite ramasse ses affaires et les isole dans sa chambre, à l'abri du délire compulsif paternel. Parfois, temps d'accalmie ou grande récompense, la famille va au fast-food (dont l'enseigne n'est jamais nommée) : c'est un paradis pour les enfants, un lieu magique où les nuggets brillent comme de l'or et la nourriture est accompagnée d'un jouet.

Une fois adulte, l'enfant cherche à travailler. Elle postule pour l'enseigne de fast-food et découvre le travail. Épuisée, comme son père avant elle. Mais aussi aliénée. Nouveauté de ce travail qui appauvrit l'esprit, vide les corps et les cerveaux et les inonde de tâches futiles dans l'objectif de "paraître occupée". Et l'on découvre alors l'envers du décor : les tâches réparties entre les équipiers, les "mana" (comprenez managers) à qui l'on doit plaire pour espérer une tâche moins ingrate. Et la répartition : la caisse, la cuisine, la friteuse où les mains se brûlent à l'huile bouillante et sont à vif à cause du sel, le drive paradis convoité où l'on minimise le contact avec le client, l'espace café où l'ennui vous assèche le cerveau et surtout la salle. Le "royaume dont personne ne veut". Les clients, les tables à servir et à nettoyer, les toilettes, les poubelles. Les "manas" en roue libre qui veulent vous voir occupés, même s'il n'y a personne et plus rien à faire. Les produits ménagers qui vous flinguent les mains, toujours humides du chiffon pour les tables.

Claire Baglin, dans une plume magnifique, raconte l'aliénation du quotidien, l'assèchement de ceux qui n'ont pas le choix, qui travaillent là parce qu'il le faut. Et la volonté, là derrière, de réduire les gens à néant. De les broyer. Le tout sans leçon de morale aucune, en laissant le lecteur tirer ses propres conclusions.

Un très très beau premier roman et une autrice à suivre !

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