La Fille des marais !

Avis sur Là où chantent les écrevisses

Avatar Plume231
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Tout d'abord, une précision, je n'ai pas lu le best-seller dont ce film est adapté. En conséquence, je ne sais pas quelle est sa valeur littéraire, si c'est un livre qui déchire grave ou non. De toute façon, je pars du principe que les qualités et les défauts d'une adaptation cinématographique ne se mesurent pas sur sa fidélité au matériau d'origine, que ce qui peut fonctionner sur le papier peut foirer sur la pellicule.

Pour évoquer enfin le film, j'avoue ne pas comprendre du tout la réception du public plutôt positive à l'égard de cette oeuvre. Mais bon, chacun ses opinions et je vais donner la mienne pour justifier au mieux pourquoi, pour moi, l'ensemble est un ratage.

D'abord et principalement, ça va trop vite. Ça passe d'une situation à l'autre sans qu'aucune n'aie le temps d'être approfondie, de laisser une marque émotionnelle. Ça s'enchaîne et ça s'enchaîne avec une telle rapidité qu'il n'y a pas un seul instant pour avoir le temps d'être pris d'empathie avec la protagoniste, pour ressentir ses souffrances, ses traumatismes, ses difficultés. L'environnement violent dans lequel elle est née et dans lequel elle vit ses toutes premières années ? Bâclé à la vitesse de l'éclair en deux-trois pauvres séquences. Ensuite, elle est une gamine à devoir s'assumer toute seule. Qu'elle soit débrouillarde, OK, mais vous n'allez pas me dire qu'elle n'est pas amenée à connaître quelques obstacles ? Je ne l'ai pourtant jamais ressenti. Autre exemple, j'ai eu l'impression qu'elle est parvenue à apprendre à lire (ce qui n'est pas la chose la plus évidente du monde à accomplir, vous en conviendrez !) juste en déchiffrant deux phrases dans un ouvrage, car il y a seulement cela de visuellement montré autour de ce sujet. Faire se succéder des scènes montrant ses progrès pour la sortir de l'illettrisme ? Non, pas le temps ? OK ! Bon, je ne vais pas tout analyser (sinon, ça prendrait dix plombes et ce serait aussi chiant à écrire qu'à lire !), mais le fait que le tout est incapable de prendre son temps contamine le film du début jusqu'à la fin.

En fait, le défaut que je viens de mettre en avant a un impact sur la plupart des reproches que je vais énumérer.

À commencer par ce qui concerne la Caroline du Nord et son marais. C'est un cadre géographique ainsi qu'une faune riches et uniques (c'est même là d'où sont originaires une grande partie des plantes carnivores existantes, y compris la plus célèbre d'entre toutes, la dionée ; oui, j'ai conscience que cette parenthèse ne sert à rien !) que je n'ai pas vu souvent utilisés au cinéma. À vrai dire, je serais incapable de citer un exemple d'un autre film se déroulant dans cette partie des Etats-Unis. Or, à aucun moment, la réalisatrice Olivia Newman ne profite de cette particularité, ne met en exergue cet endroit. Les plans restent désespérément serrés sur les personnages. Que ce soit bien clair, ce n'est pas un travail d'office du tourisme que j'aurais voulu ici. C'est le fait de voir comment cet environnement naturel influe sur les caractères des personnages (en particulier, évidemment, sur celui de l'héroïne !), comment ils le perçoivent, comment ils parviennent à vivre dans cette atmosphère qui est loin d'être tout le temps hospitalière, comment ils réussissent à y évoluer. Les voir dans cet espace, bordel. L'action se serait passée à Trifouilly-les-Oies ou à Montcuq à la place, ça n'aurait presque rien changé. Je n'ose même pas imaginer l'or qu'auraient pu en tirer un Terrence Mallick, un Robert Mulligan ou encore une Kelly Reichardt... bref, des artistes sachant filmer des personnages dans des lieux.

Je poursuis avec les personnages secondaires qui font office de quasi-figurants. Il n'y avait pas moyen d'approfondir le couple d'Afro-Américains qui sont les seuls à aider la jeune fille quand elle se retrouve sans famille ? Ou les membres de sa famille justement ? Le frère lors de l'enfance ou quand elle le retrouve adulte ? Bordel, ça manque de chair.

Ah tiens, à propos de chair, les deux prétendants auraient pu être intéressants s'ils n'avait pas été incarnés par des acteurs aussi incroyablement dénués de la moindre once de charisme. Ils sont à ce point fades qu'ils pourraient être interchangeables et facilement confondus. On dirait qu'Olivia Newman a essayé de chercher les interprètes les plus fadasses pour remporter un concours pour lequel cet objectif devait être rempli. Félicitations, c'est gagné. Pour ce qui est de l'interprétation, seul le solide David Strathairn arrive à être bon (ou à la possibilité de l'être !). En effet, son rôle d'avocat de la défense lui donne inévitablement de bonnes occasions de se distinguer par le biais des interrogatoires et de la plaidoirie.

Et là, vous allez me dire "et Daisy Edgar-Jones, conn... ?". C'est la première fois que je croise cette comédienne. L'opinion qui est exposée ici n'est basée que sur son interprétation dans ce film. Je compte avoir un avis plus solide sur son talent en général en regardant Fresh (d'autant plus que l'on ne me l'a pas mal recommandé sur ce site !) et peut-être la mini-série Normal People. Alors Daisy Edgar-Jones... ben, elle a du charisme... beaucoup même... mais sur le plan du jeu, elle ne fait pas des étincelles, elle ne s'investit pas de ouf. Elle est plus proche de la fille semblant sortir d'un défilé Chanel que d'une semi-ermite, avec des problèmes de sociabilité, évoluant durement dans un quotidien et un milieu compliqués. Mais je pense que c'est plus la faute de "enchaînons, enchaînons le plus vite possible sur la scène suivante et, allez hop, vite sur la suivante !" que d'une quelconque paresse de la comédienne. Ben oui, comment voulez-vous donner de la consistance à votre rôle si vous n'avez pas le temps de le faire.

Autrement, quand il s'agit de mettre en scène des situations vues et revues, ne comptez surtout pas une imagination et une originalité quelconques de la réalisatrice pour les transcender. Allez, deux exemples vite faits : le coup du baiser dans la flotte (oui, merci, vu un milliard de fois et très cucul !) ou "oh, mon Dieu, je viens d'apprendre une chose terrible, j'ai été trahie, je rentre précipitamment chez moi avant d'expirer un grand souffle pour montrer combien le coup est insupportable à encaisser !" (qu'est-ce que c'est caricatural de jouer le chagrin ainsi ! ; la jouer sobre à travers la posture, le regard, ce n'est pas mieux ?).

Pour finir, il n'est presque plus possible aujourd'hui de trouver des musiciens talentueux capables d'accoucher de BO mémorables, surprenantes, remarquables au lieu de sortir tout le temps la même soupe en conserve impersonnelle, avec à chaque fois les mêmes coups de violon et de notes de piano ayant pour unique fonction d'essayer de vous dire à quel moment précis vous devez être ému(e). On dirait que c'est chié automatiquement par un même ordinateur à qui on demande "musique basique devant émouvoir" et qui donne à chaque fois quasiment le même résultat. C'est de l'oubliable très vite oublié. C'est qui le Monsieur ou la Madame qui a composé ce truc impersonnel... oh, je m'en tape. Quant à la chanson de Taylor Swift, dans le même ton, elle est de l'ordre de l'anecdotique.

Ah oui, pour vraiment finir, cela aurait peut-être été bien de garder l'ambiguïté du personnage principal jusqu'au bout, car ce que j'ai compris (entrevu !) avec ce récit (malgré le ratage du film !), c'est que ce n'est pas l'intrigue policière et judiciaire (servant de prétexte à présenter une réprouvée !), avec la résolution de l’énigme autour d'un meurtre, qui est l'aspect le plus important ici, mais le portrait de l'héroïne accusée (à qui donc il aurait été mieux de conserver sa part de mystères !) et où elle passe son existence. Bref, l'essentiel, c'est la jeune fille et son marais.

Pour vraiment finir de chez finir, vous savez ce qui me gonfle le plus avec ces écrevisses à la con ? Ce n'est pas tant que c'est mauvais, c'est que ça avait le potentiel pour donner quelque chose de très bon. En prenant tout son temps (qu'importe si ça dure trois ou quatre heures au lieu de deux, que ce soit sous format mini-série au lieu d'être sous celui d'un long-métrage de cinéma !), avec tout ce que cela implique et que j'ai souligné tout au long de cette critique, accessoirement avec une bonne BO, en gommant des gimmicks, ainsi qu'avec des prétendants incarnés par des acteurs possédant un minimum de prestance, ça aurait pu sacrément fonctionner.

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