On oublie trop souvent qu'une poignée d'irréductibles fait encore vivre le screamo à la française, revêche comme personne et chanté dans notre langue avec des paroles ciselées et des riffs assourdissants.
Les Bourguignons de Potence, les Strasbourgeois de Jeanne, les Nantais de Chaviré, les Lyonnais de Vesperine, les Orléanais de Nesseria ou encore les Caennais de Tromblon font partie de ceux-là.
Je ne m'étais jamais vraiment arrêté sur ces derniers. Leur split avec Like Pigs on Embers, paru en 2017, ne m'avait pas durablement marqué et j'attendais un album plus dense et fort. C'est chose faite avec ce très bon "Je me fiche d'être Français".


Sur sept déflagrations amères, Tromblon met en scène la rancœur, la détresse et l'aigreur de ces soldats d'une guerre non nommée (qu'on devine être la Première Guerre mondiale). Anti-guerre et anti-patriotisme guerroyeur, pro-désertion, "Je me fiche d'être Français" est une ode à la liberté, celle qui se fait en dehors des tranchées et de l'ordre républicain : "J'abdique mes illusions sur le sein de la République / Les jambes n'avancent plus, quand la tête n'est plus là".


La prose est féroce, adopte les atours mystérieux de la scène skramz française et déverse une bile vindicative, jetant le discrédit sur un ordre moral assassin : "Une génération fauchée dans la fleur de l'âge / Car la miséricorde n'est pas pour les modernes".
À l'image de la guerre d'usure, pénible et inutile, qu'elle dépeint, la musique de Tromblon est mordante et désespérée. Quand la fureur ne fait pas loi avec des riffs et des éructations confinant au black metal, une voix claire emo se fait entendre, moins maîtrisée que le reste de la proposition. À la première écoute, ces passages sur "Adieu la vie" ou "Et pour toujours" dérangent mais ils finissent par prendre sens dans la fragilité du discours du soldat en fuite. Ils restent tout de même en deçà des formidables bouffées de soufre qui leur succèdent comme sur le même "Adieu la vie" ou sur "De cette guerre infâme".


Le dernier morceau vient parapher la douleur en reprenant les thèmes des morceaux précédents. Sur sept minutes, cette "sérénade d'un barde dépité" accuse la course industrialiste et capitaliste du monde en guerre ("écrasés par la grouillante marche du monde"), la pénibilité du soldat esseulé ("carnivore prédaté / L'énergie d'un trotteur enlisé"), l'injustice d'un système moralisateur et hiérarchique ("Hauts les porcs / Bas les crasses / De rancœurs / En coups de masse") et l'absurdité du patriotisme propagandiste ("Mais l'exil se justifie quand on ne s'est jamais senti chez soi / Vive la France qu'ils disent, quelle drôle d'idée").
Une étrange poésie macabre et anarchiste finit par émerger de la boue sonore. L'insupportable quotidien donne naissance à une surréaliste dignité ("Ce qu'ils appellent mutinerie, on préfère l'appeler devoir / C'est un brasero qui luit, une étincelle dans le noir") qui emmerde la mort, l'État et la vulgarité d'une caste. Un témoignage vibrant qui prend un sens encore plus vaste alors qu'il paraît un jour avant le début du cent-cinquantenaire de la Commune de Paris.


L'album finit par s'éteindre sur le pénible récapitulatif des morceaux éprouvés :
"Adieu la vie, Adieu la mort, Adieu toutes les femmes, C'est bien fini, Et pour toujours, De cette guerre infâme."
Et une ultime bravade, hurlée au visage du pouvoir avec une formidable résonance moderne : "Pour toujours, on se revendiquera, Traîtres à la nation."


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le 25 mars 2021

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Raton

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