Ces jours où j’ai laissé une partie de moi dans la salle

Avatar Thaddeus Liste de

10 films

par Thaddeus

Ce sujet est sans doute beaucoup trop auto-centré, et n’intéressera de ce fait pas grand monde, mais j’avais envie de rendre hommage à ces quelques séances un peu supérieures aux autres, qui m’ont marqué pour la vie. Parce que le choc qu’elles ont provoqué en moi est tel que je me remémore avec elles les circonstances de la découverte, des impressions, des détails, des sensations climatiques même, qui les rendent absolument uniques.

Je tâcherai de l'alimenter au fil de l'eau et de mes souvenirs ou envies...

(je viens de me rendre compte que les annotations sont limitées à 2.500 caractères)

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    Jurassic Park (1993)

    2 h 07 min. (France). Aventure et science-fiction.

    Film de Steven Spielberg avec Sam Neill, Laura Dern, Jeff Goldblum

    Octobre 1993
    Ce n’est pas le premier film que j’ai vu en salle (j’ai de vagues souvenirs plus lointains, remontant à la fin des années 80), mais c’est, parmi ceux qui me restent clairement en mémoire, ma plus ancienne expérience. J’avais lu et adoré le roman de Crichton, sans même savoir qu’il allait être porté à l’écran. Et là ma mère m’apprend un truc dingue : le bouquin va être adapté au cinéma, et tu sais par qui ? Par Steven Spielberg. Je resitue le contexte : à cet âge-là, ma connaissance du septième art devait se limiter à vingt titres et trois réalisateurs et demi. J’étais un béotien complet en matière de cinéma (oui je le suis encore aujourd’hui, je vous entends là bas au fond) mais ça ne m’empêchait pas de vouer une admiration sans borne à Spielberg, mon idole déjà à l’époque. C’est donc tout fébrile que je suis allé découvrir le film en salle, accompagné de mon oncle et de mon cousin. Tout le monde en parlait, c’était un vrai phénomène (je parle d’un temps que les moins de vingt ans…). L’expérience du grand écran était alors pour moi quelque chose, non pas d’inédit, mais de franchement exceptionnel. Je me souviens que, sans le vouloir, nous étions entrés dans la salle sans payer nos places. J’en suis sorti eberlué, la mâchoire par terre et les yeux sens dessus dessous, en ne désirant qu’une chose : y retourner. Une scène parmi tant d’autres résume parfaitement ce que je ressens à son égard : lorsque le spectateur découvre, en même temps que les héros, les dinosaures dans la prairie. Ce passage me vaut une montée lacrymale à chaque coup. Elle est typique du degré de puissance évocatrice que peut atteindre le cinéma de Spielberg en terme de prise en charge émotionnelle, dans la manière dont il agence l'attente, la durée, le désir et l'excitation du spectateur, pour arriver à cet instant T où, bam, l'émerveillement fauche le spectateur de plein fouet. Cet instant T, c'est très exactement celui où, après le travelling avant sur Sam Neill assis et subjugué, l'échelle change brutalement pour montrer, plein cadre, les troupeaux de brontosaures dans le cadre grandiose du parc, avec Alan, Ellie et Hammond de dos, au premier plan. Les chœurs de Williams sont au diapason, entérinant la stupéfaction du spectateur avec l'une de ces envolées symphoniques dont il a le secret. La scène en question (que tout le monde connaît : vous savez, ils se déplacent en troupeaux) à la fin de cet extrait : http://lc.cx/pYR.
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    L'Empire contre-attaque (1980)

    Star Wars Episode V: The Empire Strikes Back

    2 h 04 min. (France). Aventure, science-fiction et action.

    Film de Irvin Kershner avec Mark Hamill, Harrison Ford, Carrie Fisher

    Avril 1997
    C’était l’époque où Lucas avait décidé de ressortir en salle la trilogie originelle, sous la dénomination d’édition spéciale. Hourra, béni soit-il, que la Force soit avec lui. Tout la génération qui l’avait découverte à la télévision et lui vouait une vénération transie allait enfin pouvoir le redécouvrir au cinéma. J’en faisais partie. C’est l’une de ces expériences que l’on vit en groupe, religieusement, avec une exaltation qui ne peut pas se retranscrire en mots : la salle devient alors le saint des saints, le sanctuaire intouchable du culte. Avec mes potes (aussi fans que moi), nos pieds n’ont plus touché terre pendant plus d’un mois (car les sorties des trois films étaient espacées de plusieurs semaines). L’enchantement ne vient pas que de la surprise fournie par les quelques nouveautés ou retouches disséminées ça et là dans les films, il naît surtout de l’émotion qu’il y a à revivre, là, dans l’obscurité, ce voyage mille fois effectué sur un petit écran. La projection du premier épisode, "La Guerre des étoiles", avait été un cérémonial hystérique dans une immense salle gonflée à bloc, surchauffée par l’impatience – nous étions au deuxième rang, avec la tête dans les étoiles, car nous n’avions réussi qu'à choper les dernières places. La projection du deuxième volet, "L’Empire contre-attaque", fut plus sereine et pour moi peut-être encore plus forte, sans doute parce qu’il s’agit du film que je préfère (dans l’absolu, j’entends). Bonheur sans nom que de se retrouver catapulté au sein de la bataille de Hoth, parmi les speeders voltigeant entre les quadripodes impériaux, de me retrouver les mains crispées au milieu des astéroïdes, ou d’entendre les sages conseils dispensés par Yoda, le maitre qu’écouter on doit. Ce film m’infuse depuis toujours : je suis dans le cockpit du Faucon Millenium aux côtés de Han, Leia, Chewie et 6PO et je m’y blottis, rassuré d’être avec eux dans l’immensité de l’espace, je voudrais y rester pour la vie. Je suis dans les marais putrides de Dagobah avec Luke, tandis qu’il tranche la tête de Vador et se découvre sous le masque – délicieux vertige. Je suis dans les vapeurs ocres de la chambre de congélation, et je frissonne à voir Han et Leia séparés dans un ultime aveu d’amour, élan magnifique qui ne cesse de me faire chavirer. Tout cela, je l’ai vécu dans cette salle ce soir-là, intensément, merveilleusement. Deux semaines plus tard, "Le Retour du Jedi" clôturait en beauté l’expérience.
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    Titanic (1997)

    3 h 14 min. (France). Drame, romance, catastrophe et historique.

    Film de James Cameron avec Leonardo DiCaprio, Kate Winslet, Billy Zane

    14 janvier 1998
    Souvenez-vous. Le film de Cameron est sorti depuis une semaine et on commence à ne parler que de cela. Il investit peu à peu l’espace médiatique, les documentaires télévisés fleurissent, la Leomania prend son envol (pour le meilleur et pour le pire), et les chiffres ne vont pas tarder à conquérir des territoires inexplorés du box-office. Dans quelques semaines, Cameron sera le roi du monde. Moi ça fait déjà huit jours que je ronge mon frein pour pouvoir le découvrir. Et là, ça y est : j’ai fait la queue pendant une heure, en début d’après-midi, dans une interminable file d’attente, pour obtenir le précieux sésame et avoir ma petite place parmi ce public pris de la fièvre titanesque. Salle n°3, pas immense mais quand même assez vaste, tout le monde se marche et se monte dessus évidemment, impatient, heureux. Les lumières s’éteignent, le film commence, on va enfin savoir de quoi il retourne, si toute cette frénésie est justifiée. Comment dire… C’est une grandiose aventure, un rêve de cinéma populaire, de ceux qui transportent une salle entière. Le ressenti commun, les vibrations, l’émotion sont palpables, c’est une authentique expérience collective qui fonctionne de façon triangulaire : les images à l’écran, notre propre cœur palpitant, et la respiration serrée de tous les spectateurs dans la salle. Je me souviens encore de la réaction ultra crispée de ma petite voisine, une toute jeune fille d’une douzaine d’années, lorsque les sbires de Cal Hockley manquent de découvrir Jack et Rose dans la voiture embuée ("Non ! Non !" ne pouvait-elle s’empêcher de laisser échapper dans un souffle). Je me souviens aussi de la sidération générale (et de la mienne en premier lieu) devant ce vaisseau de l’ancien monde englouti avec toutes ses richesses dans les flots, du souffle inouï qui traverse l’épopée, de l’éloquence avec laquelle il réveille le mythe, et de la pureté absolue des plans finaux, lorsque l’héroïne rejoint tous les fantômes de son aventure. Fin de la séance, les lumières se rallument tandis que le public applaudit. Le film est entré dans l’histoire. Grand moment.
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    La Ligne rouge (1998)

    The Thin Red Line

    2 h 50 min. (France). Guerre et drame.

    Film de Terrence Malick avec Jim Caviezel, Sean Penn, Elias Koteas

    24 février 1999
    Pour être honnête, je ne connaissais alors que très peu Terrence Malick, vague nom glorieux du passé, rapidement lu ici et là dans certaines revues, certaines encyclopédies, absent des radars depuis vingt ans et qui – à en croire toute la presse – effectuait là son grand retour. Une chose cependant avait piqué ma curiosité : la bande-annonce, elle était sublime, je la matais en boucle. Et le casting, un petit peu dingue. Et toute l’aura qui semblait émaner de cette œuvre mystérieuse. Ni une ni deux, je cours donc découvrir la merveille annoncée le jour de sa sortie. Elle ouvre sur un plan d’alligator s’immergeant dans les flots, et sur des images d’arbres et des lianes tordus dans une virginité cristalline, et sur une voix off qui laisse couler des mots comme de la musique. Le rythme cardiaque ralentit, le sortilège opère, et me voilà embarqué en moins de cinq minutes dans un flux hypnotique. Un village mélanésien et ses chants beaux à mourir, le vent qui caresse les arbres, les sommets de Guadalcanal effleurés par les nuages pourpres. L’angoisse des hommes qui vont débarquer et ne veulent pas mourir, les plages luminescentes, l’aborigène qui croise la colonne armée sans la voir… Au fait il paraît que c’est un film de guerre mais, depuis une heure qu’il est commencé (où est-ce une minute ? ou un an ?), je n’ai pas entendu un seul coup de feu. Et voilà que soudain l’apocalypse surgit, et la verte colline devient grise, et le soldat absorbé par les hautes herbes caresse une fleur qui se referme, et deux autres se retrouvent aux prises avec un serpent, tandis qu’autour d’eux l’enfer se déchaîne. Je n’ai jamais vu cela au cinéma. Alors pour le dire simplement : au terme de trois heures d’une projection en forme d’envoûtement intégral, je n’étais plus tout à fait pareil. Il m’a fallu un long, long moment pour atterrir, redescendre de ce paradis malickien dans notre monde, me défaire de ce magma animiste, de ces plans cosmiques, de cette poésie extraterrestre, de ce lyrisme stellaire. Il m’a fallu un long moment, plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, pour faire le point, rassembler mes esprits, et prendre conscience que, peut-être, je n’avais encore jamais découvert un film aussi beau sur un grand écran. Cette séance de cinéma restera l’un des plus gros chocs de ma petite vie de spectateur.
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    Le Projet Blair Witch (1999)

    The Blair Witch Project

    1 h 27 min. (France). Épouvante-Horreur.

    Film de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez avec Heather Donahue, Joshua Leonard, Michael C. Williams

    12 août 1999
    Le cœur de l’été. Depuis quelques semaines, le tout petit film de deux jeunes cinéastes inconnus fait le buzz. Quatre ou cinq personnes dans la salle sont venus voir de quoi il retourne. Quinze ans après, j’ai encore du mal à faire comprendre à mes proches l’intensité de la terreur blanche que j’ai éprouvé pendant cette séance, en grande partie parce que la plupart de ceux qui ont vu le film l’on trouvé totalement bidon Je me rends compte d’ailleurs de la moyenne minable du film chez mes éclaireurs… – ô triste désarroi du spectateur seul au monde. S’il fallait définir la notion même d’épreuve au cinéma, épreuve physique et mentale, mais épreuve désirée, souhaitée dans un élan de masochisme complet, voici l’un des premiers exemples que je citerais. Il m’a dressé les cheveux sur la tête, torturé l’échine, totalement paralysé. Son secret réside dans sa puissance de suggestion, entretenue du début à la fin. Tous les films du genre – je dis bien tous, même les chefs-d’œuvre consacrés – délivrent tôt ou tard des décharges d’adrénaline, souscrivent à la visualisation de scènes et d’images choc qui font sursauter et qui, par la retombée même de l’angoisse physiologiquement associée à ce réflexe, soulagent le spectateur. La perversité absolue de ce film est de ne montrer absolument rien, donc de maintenir la peur en éveil, dans l’attente exaspérée de ce qu’il pressent découvrir, dans le recoin de l’image, dans l’ombre, dans le noir de la forêt. Très rares sont les films qui sont parvenus à distiller chez moi un tel malaise, une telle tension, un crescendo aussi insoutenable, un jeu si intense avec les effrois les plus enfouis. Est arrivé un moment dans le film où je priais, en même temps que les personnages, pour qu’un nouveau crépuscule ne tombe pas, car je pensais ne plus pouvoir tenir le choc d’une autre nuit. Lorsqu’à la fin du film les deux héros (le troisième a disparu, en n’entend plus que ses cris de souffrance exhalés par les profondeurs des bois – mon dieu quelle terreur) pénètrent dans une maisonnette en ruines, et que l’on craint que le cauchemar ne soit sur le point de se matérialiser à l’intérieur, derrière un mur, tapi dans une pièce, la tension est à un tel comble que j’en étais caché sous le siège. Au sortir de la salle, les jambes tremblantes, le cœur battant la chamade, j’ai entendu deux spectatrices désabusées se dire qu’elles ont trouvé le film pourri. Ça m’a achevé.
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    Apocalypse Now (1979)

    2 h 27 min. (France). Drame et guerre.

    Film de Francis Ford Coppola avec Marlon Brando, Martin Sheen, Robert Duvall

    19 novembre 2001
    Six mois auparavant, le démiurge Coppola avait présenté la version "Redux" de son monument au Festival de Cannes, où certains commentateurs avaient estimé que, malgré la Palme d’or qu’il avait déjà remporté en 1979, un nouveau couronnement n’aurait pas été immérité. Cette fresque dantesque était depuis longtemps l’un de mes films les plus chers, j’allais pouvoir l’appréhender sur un écran de cinéma comme le grand opéra de la psyché qu’il était. Après la saga "Star Wars", je m’apprêtais donc à revivre en salle un film chéri entre tous. C’était un lundi après-midi, j’avais un créneau de libre, et me voilà parti pour les trois heures et demie fastueuses de ce chef-d’œuvre démesuré. Le public était très dispersé dans la salle, nous n’étions qu’une petite dizaine. Découvrir "Apocalyse Now" sur grand écran laisse pantois – quiconque l’a vécu ne pourra me contredire. La dérive du bateau ivre devient celle de nos pulsions délirantes, la remontée du fleuve dessine un voyage centripète vers l’intérieur, l’espace du dedans et du dehors s’interpénètrent en une fantasmagorie subliminale. Voir ce film au cinéma c’est se fondre dans les miasmes d’une épopée païenne, se laisser envahir par une jungle devenue espace mental, comme le Xanadu de "Citizen Kane" ou l’infini de "2001". C’est une expérience tellurique que l’on vit en se demandant quelles épreuves prométhéennes l’auteur a dû traverser pour la concrétiser en images. C’est le tigre tapi dans les forêts de la nuit comme le Satan de William Blake, c’est un village rasé par les hélicoptères au son de la Chevauchée des Walkyries, c’est l’apparition surréelle de Coppola lui-même en journaliste, lunettes et grosse barbe noire, au milieu du chaos, c’est le brouillard de Do Lung illuminé comme un son et lumière, c’est l’Amérique de la contre-culture, qui emporte avec elle joints et acid, et qui confie à Playboy l’animation du théâtre aux armées, ce sont les pirogues qui s’écartent au bout du voyage pour laisser pénétrer Willard et ses hommes dans le royaume de Kurtz, c’est encore la masse imposante de Brando, idole barbare mi-dieu mi-caribou, qui s’offre en sacrifice, au milieu des éclairs, à celui qui a subi le baptême de la boue. Autant de séquences inouïes, de plans divagants et hallucinatoires, d’instants gravés à jamais dans ma mémoire, vécus lors d’une séance hors du temps. Ça aurait du être, haut la main, mon expérience cinématographique de l’année, mais quatre jours plus tard…
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    Mulholland Drive (2001)

    Mulholland Dr.

    2 h 27 min. (France). Drame, thriller, romance et film noir.

    Film de David Lynch avec Naomi Watts, Laura Elena Harring, Ann Miller

    23 novembre 2001
    Quand commence mon histoire d’amour avec ce film ? Sans doute pendant le Festival de Cannes 2001 et la déflagration causée par le film à une presse en état de choc. Tout le monde témoignait d’un chef-d’œuvre sublime. Les Inrocks illustrait leur numéro-rétrospective d’une image ad hoc, suggestivement intitulée "Le ballet des corps" : https://urlz.fr/dvUc. Je me rappelle la présence altière du réalisateur, son charisme de dandy rock’n roll, et l’illumination provoquée par deux actrices au charme fou, belles et enivrantes comme des anges (https://urlz.fr/hDuK). J'avais enregistré et maté compulsivement ce très court reportage diffusé dans le Journal du Cinéma sur Canal+, le lendemain de la projection du film au Festival : http://lc.cx/pgV. Six mois plus tard, le délire médiatique avait repris. Les Cahiers inventaient un titre au double sens judicieux ("Lynch du côté des femmes"). Après avoir, dans son numéro de rentrée, annoncé "le ballet torride exécuté par une blonde ingénue et une brune capiteuse, muses d’un voyage hypnotique", Télérama clamait en couverture "Chef-d’œuvre déroutant". L’ambiance de ce soir-là, la nuit tombée dans une fraîcheur automnale, sont pour moi à jamais associées à la découverte du film. Chaque année, lorsque vient la fin du mois de novembre, une profonde nostalgie me prend. J’étais assis entre deux spectatrices, à une place excentrée de la salle n°11, pleine à craquer (une place devenue si sacrée que je ne la reprends jamais lorsque, avec un frisson, je retourne dans cette salle). Je me rappelle la densité de chaque plan et chaque scène, la tension et la moiteur érotiques palpables dans le public, l’envoûtement général dont celui-ci était sujet, et l’éventail infini des émotions par lesquelles je passais, de l’émerveillement glamour à l’incommensurable tristesse. Bouleversé au plus profond, je me suis rendu compte dans les jours, les semaines, les mois qui ont suivi, que jamais je n’avais éprouvé et que plus jamais je n’éprouverais pareille expérience au cinéma. Et si l’Histoire se mesure par rapport à JC, alors mon an 0 est le 23/11/01, et mon parcours de cinéphile s’articule ainsi : avant MD et après MD.
    Autre souvenir inoubliable : la projection à la Cinémathèque Française, le 13 octobre 2010, introduite par Serge Toubiana en présence du réalisateur himself, pour l'ouverture de sa rétrospective. https://urlz.fr/h9Fa : j'étais dans la salle, et je m'en souviendrai toute ma vie.
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    Le Seigneur des Anneaux - La Communauté de l'anneau (2001)

    The Lord of the Rings: The Fellowship of the Ring

    2 h 58 min. (France). Aventure et fantasy.

    Film de Peter Jackson avec Elijah Wood, Ian McKellen, Sean Astin

    22 décembre 2001
    Troisième film pour cette fructueuse année 2001. Au moment où je le découvre, cela fait donc un mois que je reste abasourdi, transformé, décalqué par le film de Lynch, au point que toutes mes séances ciné ont défilé depuis sans saveur, dans un désintérêt à peu près général. Y a-t-il une vie cinéphile après "Mulholland Drive" ? Évidemment, mais il me faudra le premier épisode de l’adaptation de Tolkien pour m’en rendre compte et commencer à en émerger. La lecture du roman fut un tel bonheur que, comme des millions d’autres, j’attendais sa transcription avec autant de surexcitation que d’angoisse. Ce fut au beau milieu d’un samedi après-midi, en coupant net le marché de Noël, que je suis entré dans la salle, accompagné de ma sœur et de mon jeune cousin (qui, pour la petite histoire, se précipiteront aussitôt après sur les deux tomes suivants alors même qu’ils n’avaient pas lu le premier). La puissance opératoire du film, dès ses premières images, est de celles ne pouvant être véritablement comprise que par ceux qui ont eu le sentiment rare de voir coïncider à l’écran les désirs les plus fous et leur concrétisation inespérée. Ouverture wagnérienne, mouvements de masse épiques, féérie ténébreuse participent d’un prologue en forme de note d’intention qui abat d’entrée de jeu la moindre résistance. Puis ce sont les collines verdoyantes de la Comté, les rondeurs de Cul-de-Sac, l’herbe à pipe de Bilbon, le chapeau pointu de Gandalf, les feux d’artifice de l’anniversaire… Je m’écarquille les yeux : cette expressivité visuelle, ce bonheur absolu de la mise en images va-t-il tenir jusqu’au bout ? Réponse : oui. Là, c’est un mécanisme quasi synergique qui entre en jeu, entre l’émerveillement procuré par ce qui se déroule à l’écran et l’anticipation désirée, fébrile, propre à l’expérience du lecteur, de ce que promet la suite du spectacle. Je pourrais parler de ces innombrables moments de jubilation brute dont a été composée la séance, de l’apparition caverneuse du premier Nazgul, avec les Hobbits cachés sous la souche, de l’enseigne du Poney Fringant, du visage de Grand-Pas illuminé par le feu de sa pipe… Jackson est en état de grâce, ou alors c’est moi qui suis au septième ciel, ou alors les deux à la fois. Au terme des trois heures de projection, on se dit que l’attente de la suite va être terriblement longue… Et pourtant le voilà, le cadeau suprême : offrir ce bonheur par tranches, comme une promesse de Noël qui allait perdurer encore deux années.
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    The Tree of Life (2011)

    2 h 19 min. (France). Drame et fantastique.

    Film de Terrence Malick avec Brad Pitt, Sean Penn, Jessica Chastain

    16 mai 2011
    Deuxième film de Malick dans cette liste, eh oui. Je m’abstiens de citer "Le Nouveau Monde", par acquis de conscience, mais je me réserve la possibilité de l’ajouter bientôt. On saute donc de dix ans, à une époque susceptible de parler sans doute à pas mal d’entre nous. Le film arrive au terme d’une attente de plusieurs années, voire de plusieurs décennies : le mythique réalisateur a enfin mis le point final à un projet imaginé dans les années 70, conçu comme un "2001" écolo. Annoncé en 2010, puis repoussé, et repoussé encore. Les cinéphiles du monde entier sont en émoi : Malick va-t-il égaler Kubrick ? La bande-annonce, sortie quelques mois plus tôt, est l’une des plus belles qu’on ait l’occasion de voir. L’œuvre est présentée au même moment au Festival de Cannes, et je me refuse à lire le moindre avis, je veux la découvrir parfaitement vierge. C’est le printemps, il fait doux, les soirées sont agréables : on est dans cette disposition particulière, chaude et excitante, que j’associe depuis longtemps maintenant à la manifestation cannoise. La séance, donc. Une salle presque pleine, des spectateurs que l’on pressent curieux et impatients. Le film commence. Une flamme dans l’obscurité, une voix off. Des plans très courts, fugitifs, sensoriels, hachés, d’une liberté totale. Un impressionnisme qui épouse les flux de la mémoire, associe toutes les échelles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Ça devient vite clair : Malick radicalise son art. Je crois discerner, à la frontière de mon champ visuel, plusieurs spectateurs quitter la salle. Tant pis pour eux, ils ne savent pas ce qu’ils sont en train de manquer : rien moins que la profession de foi d’un des plus grands cinéastes actuels, poussant son langage jusqu’à ses limites les plus extrêmes, épuisant la beauté de son expression, glissant en poète sur les anneaux de Saturne. Ce qui pourrait être imbuvable devient magnifique, car le bonhomme a le cinéma qui lui coule dans les veines. Lorsqu’au terme de deux heures la caméra effectue un travelling arrière sur la bougie, en un mouvement de recul qui clôt un immense flash-back et achève la plongée au sein d’une être, d’une intériorité, d’une conscience, je commence à prendre la mesure de la complexité extrême de l’échafaudage narratif et et temporel, et un vertige me prend. Ensuite, les schismes d’opinion sont apparus : chef-d’œuvre ou escroquerie ? Et pendant que tout le monde s’étripait, le film recevait, le dimanche suivant, la Palme d’or.
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    La Vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2 (2013)

    3 h. (France). Drame et romance.

    Film de Abdellatif Kechiche avec Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche

    25 mai 2013
    Là encore, une expérience intimement liée au Festival de Cannes. Le dernier film de Kechiche est celui que j’attends le plus dans une sélection pourtant très relevée sur le papier. Tous ceux qui ont suivi la manifestation de près ou de loin l’an dernier s’en souviennent : le film fait l’effet d’une bombe sur la Croisette. Par son sujet et l’engouement qu’il suscite, il me rappelle même de façon troublante ce qui s’était produit à Cannes avec un certain film douze ans plus tôt, et je pense rétrospectivement que cette association, plus ou moins consciente, a contribué à l’extrême fébrilité que j’ai ressentie à son égard. Dès le mardi soir de sa projection de presse, rien n’existe plus pour la critique et les festivaliers que cette tourneboulante histoire d’amour, pas encore abîmée par les polémiques. La date de sortie est épouvantablement éloignée, prévue pour le mois d’octobre, et je me dis que ça ne va pas être possible d’attendre jusque là. J’apprends qu’une projection est programmée le samedi, au Gaumont-Opéra de Paris, et je décide d’y aller (je précise que je ne suis pas parisien). Ni une ni deux, réservation des billets dès le jeudi, achat des billets de train, c’est parti. L’ambiance à l’entrée du cinéma est conforme à l’enthousiasme qui prévaut depuis quelques jours : dans une douce soirée de printemps, une immense file se presse sur plusieurs dizaines de mètres, quelques personnes affichent des panneaux "Cherche désespérément une place", j’aperçois même, casque à la main, le rédacteur en chef des Inrocks, Frédéric Bonnaud, ainsi qu’une jeune actrice française dont je suis incapable de retrouver le nom. Séance mémorable tant par la puissance émotionnelle du film que par l’impression, finalement assez rare, de découvrir une œuvre qui fera date. De ces trois heures magnifiques et fiévreuses, traversées par un immense souffle de vie, je pourrais retenir par exemple cette fabuleuse séquence de danse, le sentiment de joie qui l’imprègne, l’agréable chaleur d’été qui en émane (on sent que le soleil se couche derrière les arbres), les amis qui entourent l’héroïne, et Adèle heureuse, sur un nuage après avoir partagé pour la première fois de si intenses moments avec la fille qu’elle aime, Adèle qui s’ébroue dans la danse, ivre de bonheur, comme elle s’ébroue dans la passion, Adèle que l’on aime, avec son sourire à renverser les montagnes : http://lc.cx/pg6. Le lendemain, elle était consacrée, avec Abdel et Léa, par le jury de Spielberg.