L’art tranchant du dessin (tu tiens l’bambou)


La blancheur exorcise



Il y a ce village. Cette ville il faudrait dire, cette ville de ponts arqués dans des angles improbables, cisaillés par le trait de pinceau précis, le tranchant comme tranche la lame.
Là on y croise les enfants qui vont à l’école, et s’y ennuient et n’écoutent rien, avant qu’il n’arrive et change la donne.


Il y a ce village, les murs à la perspective étrange, à la chaux débordant sur les poutres, les poutres débordant des cases pour en faire les bords, les toits-impressions en négatif dans la nuit noir d’encre, aux faibles lueurs de sillages blancs, rainures des nuages.
Il y a toute l’impression du village, plus que le village lui-même net : parfois les rues s’estompent dans le lointain, mais c’est une impression marquée malgré tout, et non ténue. Des impressions ténues, il y en a ailleurs, là-bas, dans la montagne gigantesque ombre grise ou frichti du pinceau, où l’on voudrait bien retourner ; dans les sous-bois et forêts délavées, arbres en flaques où débordent des simili-branches, qui ondulent pour déformer les esprits, les cases jamais fixes, aussi mouvantes que les esprits frappeurs et démons de l’embrouillamini du noir sur blanc.


Dans cette impression de village, il y a des petits êtres qui courent, les yeux en travers de la tronche, souvent débordant dans le vide ; liberté du dessin pour plus forte impression, superposition des couches et détail : rien de trop, rien de trop peu, les rônins survivent en évitant le geste inutile, le dessin tranche ainsi : pages serrées en palimpsestes, où l’on retrouve tout ce qu’il faut et rien d’autre, donnant le vertige de la virtuosité parfois ; un chien, le lieu, le rônin au nez rouge, le sabre soulevé, l’œil aguerri, les cris qui débordent de partout. L’issue apparaît déjà, puis une page nue de tout sauf des protagonistes pour un seul découpage sanglant. La violence dans la nudité.



La noirceur ne réfrène rien



Jets de sang comme des tâches d’huile. Tout ici, dans ce village, va vite ; effusions en guise de règlement de compte, sabres dégainés, fuites pour la vie, rumeurs, tête des personnages : des traits presque en formes géométriques qui hurlent leurs émotions, le naïf écoute les chats (mais les comprend), les pulsions en tête comme des rêves sur papier.


Puis le relâchement, soudain, le relâchement : la folie l’emporte, ou le grotesque des figures de chevaux qui renâclent et sortent les dents carrées, les mélanges étranges de perspective 2D et vol d’oiseau, et les traits du mouvement, puis soudain le dessin en ukiyo-e fantasque, tracé d’une plume d’encre pétrole ; on revoit toutes ces estampes, puis un brossé dégradé rompt le tout alors que les mâchoires se séparent en deux. Une tête, puis une autre, parties comme des riens. Les têtes poursuivent les envies démesurées de pouvoir, mais surtout le dernier de tous les relâchements : les démons.
Les démons intérieurs, ce sont des brouillards. Les démons intérieurs, ce sont des fulminations qui déforment les visages - dentier par-delà le nez, grotesque de l’oreille derrière le nez - c’est la noirceur totale, soit le noir sur le blanc, plus terrible qu’un noir sur noir. Des yeux de renard s’en détachent, mais essayent de pencher vers le blanc, vers la lumière. Faire la lumière sur tout, sauf l’origine.


D’autres yeux, de montagne ou de rat, s’y plongent en exultant. L’odeur de la terre sèche sous la pluie, qui colore la terre brune et craquelée comme aphrodisiaque pour le meurtre. Les muscles qui s’acoquinent d’une unique amitié animale, et d’un idiot. Aux yeux de poisson.


Il y a dans ce village les danses folles des animaux en ronde comme annonce des temps, des saisons et des heures. Il y a les milles rumeurs du chien noir, des chevaux blancs, du couple félin. Les bassines d’eau à ras-bord, les pas sur les tuiles. Les onomatopées projetées, mais surtout l’entremêlement fou dans chaque entrebâillement de tous les styles de dessins en un unique grandiose et grotesque ; une symbolique de fleurs, de pleurs, de jeu de mort et de vie, d’aquarelle sur cahier du sous-sol.


Il y a toute la palette de la vie, dans ces crimes et châtiments exécutés par le crayon. Des flots de perceptions, de ressentis à n’en plus pouvoir. Des mains qui sautent, l’écrasement des proportions monstres d’un démon dans les cases, et l’écrasement monstre du maître derrière le dessin.


Les traits possédés.

Rainure
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le 22 mars 2018

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