Carnet de glanures : « Fragments »

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315 livres

par Nushku

Des extraits trop longs pour tenir dans le cadre restreint de la longueur de caractères des annotations des listes de lecture. [+ d'autres bouts plus longs en commentaires]. Lorsque Sens Critique semble devenir Twitter...

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  • L'Art du pastel de Degas à Redon (2017)

    (France). Beau livre et peinture & sculpture.

    Livre de Gaëlle Rio

    « Utilisé dès le XVIe siècle par les Florentins et les Vénitiens, le pastel connaît son âge d'or au XVIIIe siècle grâce aux portraitistes, qui en obtiennent d'étonnants effets chromatiques. C'est l'artiste vénitienne Rosalba Carriera qui en lance la mode en France, sous la Régence, après le règne austère de Louis XIV. Sa gamme de couleurs claires et le brillant de sa technique plaisent aussitôt aux amateurs français. À sa suite, Jean-Étienne Liotard, Jean-Baptiste Siméon Chardin et Jean-Baptiste Perronneau adoptent le pastel en traduisant avec subtilité les étoffes, les broderies, les dentelles mais aussi l'instantanéité d’un regard et la fraîcheur de la carnation tandis que Maurice Quentin de La Tour le porte à un rare degré de perfection. Après une éclipse relative de cette pratique au tournant du XIXe siècle, car jugée frivole et secondaire, les artistes romantiques, au premier rang desquels Eugène Delacroix, manifestent de nouveau un intérêt pour le médium, appréciant sa rapidité d'exécution et sa puissante luminosité. En effet, "aucune manière de peindre ne rend le naturel avec autant de vérité que le pastel, et la rapidité avec laquelle on opère permet de saisir les effets les plus fugitifs, les nuances les plus indécises. Il convient à tous les genres. [...] Il a l'éclat de lumière, la puissance et la chaleur de ton de la peinture à l'huile et n’a pas l'inconvénient de miroiter."»

    +
    À chaque fois que pour dénigrer X artiste moderne, ah de nos jour... on nous ressort un peintre XVIIIe ou les pompiers qui peignent bien gentiment toutes les perles et peaufinent les reflets des robes :

    « L'artiste porte une attention toute particulière au visage, modelé avec soin et souligné par la capeline sombre qui l'entoure, les vêtements n'étant qu'esquissés à l’aide de larges traits noirs. Elle a peut-être à l'esprit les conseils de son ami Edgar Degas (1834-1917), pour qui un portraitiste ne devait pas être un couturier dont l'attention serait exclusivement portée sur les vêtements et accessoires de son modèle, mais l'interprète d'un tempérament. »
  • Alice Neel (2022)

    (France). Essai et peinture & sculpture.

    Livre de Anaël Pigeat

    « En préparant ce texte, j'ai cherché des échos de l’œuvre d’Alice Neel dans le Paris des années 1970, mais à quelques exceptions près, je n’ai pas trouvé beaucoup de témoins qui aient croisé son chemin, ou qui aient eu sa peinture dans leur panthéon personnel à l’époque où elle travaillait. En revanche, depuis une quinzaine d’années, après plusieurs expositions au Moderna Museet à Stockholm, à la Whitechapel Gallery a Londres, à la Fondation Van Gogh à Arles, au Metropolitan Museum of Art à New York et au Centre Pompidou à Paris, il n’est plus besoin de préciser qui elle est lorsque l’on prononce son nom, même de ce côté de l’Atlantique.
    À plusieurs reprises, j’ai aperçu les catalogues de ces grandes expositions sur des étagères dans les ateliers de jeunes peintres pour qui elle est devenue une référence incontournable. Je les ai entendus parler de son œuvre et de ses engagements avec l’enthousiasme que j'avais moi-même éprouvé. Parmi eux, Nathanaëlle Herbelin, Simon Martin ou encore Madeleine Roger-Lacan m’ont confié leur fascination pour l’œuvre d’Alice Neel. Certains d’entre eux avaient été voir sa peinture dans des expositions à l’étranger. Alors que j’étais de passage dans son atelier, Ymane Chabi-Gara m'a montré un texte qu’elle venait d’écrire pour la revue Zransatlantique, rapprochant le tableau d’Alice Neel Death of Mother Bloor, l’éblouissement d’un visage, d’une toile de la peintre américaine Dana Schutz. Et alors que je finissais d’écrire ces lignes, et que j’envoyais une image du sublime portrait de l’actrice Alice Childress à la peintre Nina Childress, celle-ci me confiait qu’elle venait d’écrire un texte (elle aussi pour la revue Transatlannique) sur sa gémellité fantasmée avec Alice Neel, dont elle avait découvert l’existence peu de temps auparavant à travers Blair Ekleberry... l'un de ses étudiants à l'École des beaux-arts »
  • Artistes sans œuvres (2009)

    avril 2009 (France). Essai et littérature & linguistique.

    Livre de Jean-Yves Jouannais

    « Jean Dubuffet — bien qu'il ne fût pas avare lui-même, comme artiste, de tableaux, d'images — sera de ce voyage, au sein des travées de cette gigantesque bibliothèque à jamais vierge, de ce musée à l'échelle de l'humanité allègrement dépourvu de cimaises : archives sans nombre d'idées, de rêves, d’intuitions ; herbiers aux multiples entrées de gestes, de postures, de regards ; catalogues à la fois pléthoriques et subtils de formes fantasmées et d'énoncés hors normes gravitant dans l’atmosphère de millions d’univers parallèles.
    "Les célébrateurs de la culture ne pensent pas assez au grand nombre des humains et au caractère innombrable des productions de la pensée. [...] Ils devraient surtout avoir bien présent à l'esprit le très petit nombre de personnes qui écrivent des livres par rapport à celles qui n’en écrivent pas et dont les pensées seraient de ce fait vainement cherchées dans les fiches des bibliothèques. L'idée de l’Occidental, que la culture est une affaire de livres, de peintures et de monuments, est enfantine..." »

    *

    « Les hauts cris les plus véhéments suscités par l’idée de non-production en art révèlent des esprits attachés à une conception de l'artiste comme artisan de sa subjectivité se devant de donner, de se donner. Comme si l’expressionnisme, qui n'est comme genre qu'une somme de conventions picturales, n'avait pas été une fiction promotionnelle, tributaire de la fable, née avec le romantisme, de l’indépassable richesse intérieure de l'artiste. L'artiste devrait n'être qu’un diffuseur d'intériorité à la manière de ces diffuseurs de parfums branchés sur secteur ; émanerait de lui, en continu puisque telle serait sa fonction, le catalogue de ses confidences, aveux, blessures, turpitudes, le tout emballé dans le papier cadeau étoilé des galaxies du Moi-Je. »
  • Le Tournoi des preux (2023)

    (France). Roman.

    Livre de Jean-Philippe Jaworski

    « Pour la plupart des gens, le temps n'est qu’un fil qu’on dévide tout au long de l'existence ; certains se contentent de filer la quenouille des saisons et des jours, la plupart en tissent l’étoffe des lignées, des rencontres et des legs. Tôt ou tard, un coup de ciseaux vient interrompre ces déroulements banals. Mirabilis en avait une tout autre vision : pour lui, le temps n'était qu’une métaphore. Il en était de cette figure comme de la vie : on pouvait lui prêter diverses couleurs et diverses tailles, beaucoup étaient fort communes ou tout à fait plates. Mais pour peu qu'on eût un grain de fantaisie, on pouvait les filer et les emberlificoter à plaisir, leur donner le tour d’un palindrome, d’un cog-à-l’âne ou d’un fatras. C’est pourquoi Mirabilis était si libre de son temps : il s'en jouait, le faisait rebondir en tous sens, se roulait dans ses boucles, se délectait de ses embrouillaminis. Bien sûr, à se montrer folâtre, il lui arrivait de s’entortiller dans ses nœuds ou de rompre la ligne. Quelle importance ? N'était-ce pas précisément toute la drôlerie du jeu ? Une cabriole avant ou une volte arrière permettaient de reprendre divagations et entrechats.

    Il allait sans dire que le culte du Desséché professait une approche autrement rigoriste. En fait, les Dessiccatoriens ne s’intéressaient qu’au dénouement ; ils rassemblaient pieusement les derniers brins de l'existence pour en faire un nœud bien propre et bien définitif, qui ne risquât point de provoquer des accrocs dans la trame du réel. Ce faisant, s’ils veillaient à bien suturer le vécu et les souvenirs, ils séparaient également le révolu du présent, ce qui n'avait guère de sens aux yeux de Mirabilis - en plus de lui paraître d’un mortel ennui.

    Mais le cantique entonné par le frère Solacien était un dévoiement complet de cette morne doctrine. La voix puissante qui roulait dans la salle capitulaire ne chantait plus les fins dernières ; elle ne remontait pas non plus le fleuve des mémoires ; elle abolissait tout bonnement le cours du temps. Elle réduisait l'existence au néant, elle confondait le créé et l’incréé, elle ne distinguait plus le mort du vivant. »
  • Alice Neel (2020)

    (France). Beau livre et peinture & sculpture.

    Livre

    «"Curatrice d'âmes", Alice Neel, en les faisant apparaître, donne capacité à des corps que les traditionnelles taxinomies de classe, de race, de sexe, de genre, de sexualité, de nationalité, de capacité ont policés, avalés, détruits. Car même lorsque ces catégories discursives possèdent un nom, par exemple ‘les femmes’ (les gays’, ‘les noirs”), son travail de représentation consiste, de fait, à arracher l'identité collective à Son évidence, à faire voir "l'écart entre une part reconnue et une absence de part". Les corps ne sont jamais abstraits. Ils ont tous vécu une vie, même bébé, même décédée et cadavérique. Ils sont de leur temps. En cela, Alice Neel nourrit la comparaison qu'elle propose entre son projet pictural, situé à New York, au XX° siècle, et ce qu'Honoré de Balzac a fait, en littérature, dans le XIXe siècle français avec La Comédie humaine.

    La logique politique de ce dernier, selon Jacques Rancière, consistait à décrire, c'est-à-dire à désigner « l'action de sujets qui, en travaillant sur l'intervalle des identités, reconfigurent les distributions du privé et du public, de l'universel et du particulier ‘ ». Il n'y a pas de politique sans pas de côté, sans écart par rapport à une identité, surtout munie de papiers. Voilà ce que peint Alice Neel : la "re-figuration du champ de l'expérience". Tel est l'enjeu de représentation — au sens fort du terme -de ses peintures. Sa logique esthétique se porte vers celles et ceux qui ne sont pas conformes, en un lieu ou les pouvoirs s'affrontent à ce qui leur résiste : hier à l'usine, aujourd'hui du côté de la subjectivité et des corps. »
  • Modernités cosmiques (2022)

    (France). Beau livre et peinture & sculpture.

    Livre de Arnauld Pierre et Michel Gauthier

    « Quand Fontana ouvre ses toiles sur le cosmos en les perforant ou en les incisant, Vasarely s'abîme, sur les plages bretonnes, dans des observations qui vont donner naissance à la série Belle-isle. | contemple les galets que roulent et polissent ces marses dues aux forces gravitationnelles qu'exercent le Soleil et la Lune — au même moment, sur un galet des gaves recueilli par Brassaï s'inscrit le dessin primitif d'un soleil. Vasarely, à Belle-Isle, s'intéresse aussi à l'orbe solaire. Au milieu de la décennie suivante, | commence à donner des noms d'étoiles, de constellations et d'autres objets célestes à ses œuvres et le fera jusqu'à la fin de sa carrière : Vega, Bételgeuse, Orion, CTA... Vasarely fonde en effet l'instabilité optique de ses compositions sur le mouvement qui affecte le réel, depuis le cœur de l'atome jusqu'aux orbites des corps célestes. À propos de l'étoile Vega qui donne son nom à une série qui marque les débuts de l'art optico-cinétique, Vasarely aura pris soin de préciser, avec émerveillement, qu'elle se situe à huit années-lumière de notre système solaire, non sans évoquer l'univers expansionnel, la condensation et la fuite éperdue des galaxies. En 1982, un ensemble de ses sérigraphies est emporté à bord de la station spatiale orbitale soviétique Saliout. L'œuvre obtient ainsi le cadre cosmique dont il rêvait. Vasarely aura décisivement contribué à apparier optico-cinétisme et inclination cosmique, à tel point que ses compositions devinrent l’une des ressources privilégiées de l’iconographie de {a futurologie spatiale dans les années 1960 et 1970. »
  • Petit Éloge de l'ironie (2010)

    septembre 2010 (France). Essai.

    Livre de Vincent Delecroix

    « Ironistes, Ne voyez-vous pas que l'ironie est devenue l'arme même du pouvoir et qu'elle est en même temps tenue en laisse, d'autant plus inoffensive pour lui qu'elle est spectaculaire ? La plus puissante, la plus totale des oppressions n'est pas celle qui fait taire ses ennemis, mais au contraire les fait parler ; elle a intégré sa propre critique, elle a intégré sa marge, Non seulement elle réserve, bonne fille, une place pour l'ironie, mais elle la sollicite — même, elle la professionnalise —, ce qui, quoi qu'on pense, la rend aussi corrosive que l'eau tiède. A-t-on jamais vu que les bouffons de cour, qui font des pieds de nez au roi et des cabrioles dont on feint de s’agacer, sont ceux qui font les révolutions ? Ils distribueront de petits coups de pied à une statue d’airain, mais le plus souvent ils ne feront que la vêtir d’habits plaisants. Relèvent-ils d'autre chose que d'une fonction qui leur est attribuée ? Au mieux, ils donnent la funeste illusion de la liberté de parole.

    Moi — Si on ne peut plus rire, dites-le tout de suite: je vais immédiatement me glisser dans le tombeau, Mais pardonnez-moi: j'ai été naïf. Je n'avais pas vu que nous lier les mains était le Meilleur moyen d’être libre.

    Lui — Vous pouvez bien rire — c’est en effet tout te qu'il vous reste. »

    *
    « Lui — Je crois surtout qu'elle l'est faute de mieux : l'ironie est la menue monnaie qu'il reste après les grandes dépenses de l'esprit. On fait à mon sens un jugement bien généreux, et bien grandiloquent, en qualifiant cette époque de nihiliste et c'est encore une image flatteuse que se renvoie illusoirement l'époque : on n'embrasse l'ironie, et de manière universelle, que lorsque l’on n'a plus de forces du tout, même plus celle de soutenir le nihilisme, même plus celle de nier réellement. L'ironie, c'est le Diable en vacances. La petite monnaie du nihilisme. Le grignotement modeste qui précède la destruction, ou les poussières qui la suivent, mais pas la destruction. Quand le règne des grands négateurs ou des grands inquiets se termine, il ne reste plus qu'une engeance de petits-maîtres, créatures opportunistes douées d'instinct de survie, qui jouent aux osselets ou aux petits chevaux avec les ossements et les carcasses que d’autres ont mis leurs forces et leur vie à abattre. Ivan Karamazov est devenu chroniqueur d'émissions de télévision!.

    Moi — Confondrez-vous l'ironie véritable avec ce rebut ?

    Lui — Je dis que votre choix d’un éloge de l'ironie est confortables. »
  • Soleil (2022)

    (France). Essai et histoire.

    Livre de Emma Carenini

    « Il y a donc bien un luxe propre au soleil. Mais le luxe ultime n’était pas tellement le fait d’avoir « sa place au soleil ». On peut être au soleil, et dans la misère tout à la fois. Ce fut plutôt de maîtriser l’ensoleillement quand il était là, de le faire venir quand il n’était pas là. Ce luxe proprement solaire était donc lié à un ensemble de pratiques, de techniques, de savoir-faire hérités et transmis de génération en génération. Il fut la finalité d’une conquête technique permanente. Comme Prométhée était heureux de pouvoir se mouvoir à l’envi avec la flamme de la science, l’homme de toutes les époques n’a cessé de chercher des moyens de s’approprier la lumière naturelle et de la faire sienne. »
  • Au château d'Argol (1938)

    1938 (France). Roman.

    Livre de Julien Gracq

    « Ils pénétrèrent dans le sanctuaire par une porte basse. Un air lourd et compact, une obscurité odorante et presque complète, peuplaient cet asile de la prière, au milieu duquel une lampe brillant au sommet de la voûte dans un verre rouge prolongeait le fragile prodige de sa flamme, tour à tour inclinée et redressée comme par le battement d’invisibles ailes. De larges brèches s’ouvraient dans le toit, par lesquelles se glissèrent pêle-mêle, comme dans un profond abîme, et sans que l’âme qu’ils atteignaient au fond d’elle-même comme la pointe aiguë d’une lance pût distinguer le son de la lumière – le cri jaune et vibrant du soleil, – les flèches éclatantes de la gorge en feu d’un oiseau. Et la chapelle entière, plongée dans la pénombre verte que diffusaient ses vitraux, contre lesquels les feuilles pressées, à la silhouette rendue indistincte par l’épaisseur et la saleté du verre, remuaient avec un mouvement plus doux et plus nonchalant que celui des algues, semblait descendue dans les gouffres de la forêt comme dans un abîme sous-marin qui pressait ses parois de verre et de pierre de toute la violence de ses paumes fraîches, et dans lequel semblait seulement la soutenir au-dessus de profondeurs vertigineuses le câble merveilleux du soleil. »

    *

    « Et le salon entier avec la fin du jour s’emplissait de l’ombre des branches, de leur foisonnement ténébreux, et plongeait avec eux au cœur de la forêt dans un silence qui ne les défendait plus de son étreinte envahissante, et les taches jaunes et brillantes du soleil glissant au travers des vitraux sur les murs paraissaient à l’œil envouté indiquer non plus l’heure à chaque instant plus avancée du jour, mais au contraire à la façon d’un niveau minutieux les oscillations bouleversantes de l’entière masse du château engagé comme un navire en détresse au travers des houles puissantes de la forêt. »
  • Manikin 100

    1996 (France). Nouvelle.

    Livre de Antoine Bello

    « Ses partisans soutiennent qu’en se consacrant entièrement à la réalisation d’hommes de bois, Kreuzer accède à un niveau supérieur, transcende l’espace d’un instant sa condition d’ouvrier. Les critiques ne l’entendent pas de cette oreille. Ils disent de mon maître que son univers est flou et sans intérêt, qu’il a échoué dans ses projets les plus ambitieux, faute d’avoir précisé ses intentions. Intentions, voilà un mot qui, lorsqu’on connaît Kreuzer, paraît étrangement déplacé. Il n’y a pas d’intentions pour Kreuzer, il n’y a que des pâtes, des huiles, des lames ou des rabots. Le dessein général d’un mannequin pèse moins lourd qu’un copeau de bois. Kreuzer ne fait pas davantage de commentaires sur mes aspirations. Peu lui importe que je veuille sculpter la douleur ou fixer le vide entre les êtres. Les seules questions qui le préoccupent se ramènent invariablement à l’épaisseur d’une lotion ou aux chevilles qu’il s’agit de rendre aussi discrètes que possible. »
  • À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (1990)

    février 1990 (France). Roman.

    Livre de Hervé Guibert

    « De même qu’il ruinait par ce nouveau travail les fondements du consensus sexuel, il avait commencé à miner les galeries de son propre labyrinthe. Il avait annoncé, au dos du premier volume de son histoire monumentale des comportements, puisque le prochain était déjà entièrement rédigé et qu’il tenait en main la documentation nécessaire pour les suivants, les titres des quatre volumes à venir. Engagé au premier tiers d’un chantier dont il avait dessiné le plan, les pylônes et les arêtes, les zones d’ombre aussi, et les passerelles de circulation, selon les règles du système qui avaient fait leurs preuves dans ses livres précédents, qui lui avaient valu sa réputation internationale, le voilà saisi d’un ennui, ou d’un doute terrible. Il arrête le chantier, raye tous ses plans, stoppe cette histoire monumentale des comportements ordonnée par avance sur le papier à musique de ses dialectiques. Il pense d’abord reporter à la fin le deuxième volume, le laisser en tout cas en attente, pour prendre un autre angle d’attaque, décaler les origines de son histoire, et inventer de nouvelles méthodes d’exploration. De déviation en déviation, axé sur des voies périphériques, des excroissances annexes de son projet initial qui deviennent à elles seules des livres en soi plus que des paragraphes, il se perd, se décourage, détruit, abandonne, rebâtit, regreffe et se laisse peu à peu gagner par la torpeur excitée d’un repli, d’un manquement persistant de publication, en butte à toutes les rumeurs, les plus jalouses, d’impuissance et de gâtisme, ou d’un aveu d’erreur ou de vacuité, engourdi de plus en plus par le rêve d’un livre infini, qui ouvrirait toutes les questions possibles, et que rien ne saurait clore, rien ne saurait arrêter sauf la mort ou l’épuisement, le livre le plus puissant et le plus fragile du monde, un trésor en progrès tenu par la main qui l’approche et le recule de l’abîme, à chaque rebond de pensée, et du feu au moindre abattement, une bible vouée à l’enfer. L’assurance de sa mort prochaine mit un terme à ce rêve. »
  • Connexion (2020)

    On Connection

    (France). Essai et lgbtq+.

    Livre

    « On ne peut pas tourner rond dans ce monde si on vient d’un autre monde. On ne peut pas tourner rond, non plus, en se fermant à l’autre. Sinon on manque d’air. On suffoque. Les sens s’émoussent. Ce qui peut perturber. La vie s’écoule, mais rien n’a un écho plus profond. En dehors de la secousse primale de la naissance ou de la mort, aucune expérience n’a l’intensité nécessaire pour ancrer une personne à un parcours de vie qui a du sens. Sans objectif clair, les jours sont noyés de lumière, reflets vides d’eux-mêmes. Ou alors un enchaînement sans fin de tâches à effectuer. Des trucs qu’on fait machinalement. Des trucs dont on jouit machinalement. J’aime telle ou telle chose, parce que c’est comme ça que je fonctionne. Je vais faire telle ou telle chose parce que c’est ce qu’on a toujours fait dans ma famille et que c’est ce qu’on attend de moi. Tout ce temps, l’esprit des profondeurs est ignoré. Muselé. Pas pris en compte une seule seconde. Paradoxalement, on peut avoir une présence numérique et afficher une identité plus profonde tout en négligeant les facettes qui construisent cette identité. On peut rapprocher cela de l’acquisition des marqueurs attestant d’une vie réussie. Une voiture de luxe. Des symboles de statut social. Un partenaire séduisant. Plusieurs partenaires séduisants. Des tas de gens qui savent comment on s’appelle. Des fringues à la mode. Une maison parfaitement entretenue. Des enfants qui connaissent leurs tables de multiplication par cœur. Une maman dont on prend soin chaque jour. Des voisins qui nous considèrent comme un citoyen exemplaire. La messe, qu’on ne rate pour rien au monde. Tout ce qui peut nous combler. »

    "Empathy is remembering that everybody has a story. Multiple stories. And remembering to make space to hear someone else’s story before immediately telling your own."


    « Personne ne fait grand cas de ce que tu as dit ni du ton que tu as employé pour le dire. Tous ces gens sont trop occupés à se prendre la tête sur ce qu’ils ont dit eux, ou sur le ton qu’ils ont employé. Même s’ils t’étrillent sur les réseaux sociaux, ils n’en veulent qu’à eux-mêmes et, par ailleurs, ce n’est pas l’opinion des autres qui te définit. Qu’est-ce qui te définit, alors ? Cet instant précis, là, maintenant.

    Lâche prise. »
  • Le Faucheur

    Reaper Man

    1991 (France). Roman.

    Livre de Terry Pratchett

    « Des parasites et des prédateurs, mais différents de ceux qui s’attaquent aux animaux et aux végétaux. Comme une forme de vie, grosse, lente, métaphorique, tirant sa subsistance des villes. Mais ça incube dans les cités, comme un… Comment ça s’appelle, déjà ? Une espèce d’insecte… Un nique-le-monde, un nom dans ce goût-là. Il se souvenait à présent – d’ailleurs il se souvenait de tout – avoir lu quelque chose durant ses années d’études sur des êtres qui pondaient leurs œufs dans l’organisme des autres. À la suite de quoi, pendant plusieurs mois, il avait refusé de manger des omelettes et du caviar, au cas où.

    Et les œufs, ils… ils ressemblent à la ville, d’une certaine manière, si bien que les habitants les ramènent chez eux. Comme des œufs de coucou.

    Je me demande combien de cités sont mortes par le passé ? Encerclées de parasites, comme un récif corallien entouré d’étoiles de mer. Elles se sont vidées, elles ont perdu l’âme qu’elles possédaient peut-être. »


    *

    « Ce fut plus tard que l’histoire de Vindelle Pounze trouva son terme, si par « histoire » on entend l’ensemble de ce qu’il accomplit, motiva et mit en branle. Dans le village des montagnes du Bélier où se pratique la véritable danse Morris, par exemple, on croit qu’un individu n’est jamais définitivement mort tant que les ondes de ses actes n’ont pas disparu de la surface du monde – tant que l’horloge qu’il a remontée n’arrive pas en bout de ressort, tant que le vin qu’il a mis en fût n’a pas fini de fermenter, tant que les champs qu’il a ensemencés n’ont pas été moissonnés. La durée de vie d’un homme, dit-on là-bas, n’est que le trognon de son existence réelle.
    [...]
    Ça se passerait dans quelques semaines, lorsque la lune serait à nouveau pleine. Une espèce de codicille ou d’addendum à la vie de Vindelle Pounze – né l’année du Triangle Significatif dans le siècle des Trois Sangsues (il avait toujours préféré l’ancien calendrier et ses noms tombés en désuétude à tous ces numérotages d’aujourd’hui, bien trop modernes) et décédé l’année du Serpent Imaginaire dans le siècle de la Roussette, plus ou moins. »

    *

    «"Au fait, sœur Drulle est une goule. Si elle vous propose un pâté à la viande, refusez."
    Vindelle se souvint vaguement d’une vieille dame réservée en robe grise informe. "Oh, mince, fit-il. Vous voulez dire qu’elle les farcit avec de la chair humaine ?
    — Quoi ? Oh. Non. Elle ne cuisine pas très bien, c’est tout.
    — Oh. »
  • L'Élégance des molécules (2022)

    (France). Sciences.

    Livre de Jean-Pierre Sauvage

    « La molécule de vitamine B12 est d’une telle complexité que sa synthèse en laboratoire est longtemps apparue comme hors de portée de l’intelligence humaine. Ce projet fou a pourtant fleuri, au début des années 1960, dans les cerveaux décomplexés de deux chimistes proprement géniaux : Robert Burns Woodward, de l’université Harvard, et Albert Eschenmoser, de l’École polytechnique de Zurich. Ils y sont parvenus au prix d’un effort à peine croyable : onze ans de travail réalisé par 91 postdoctorants ou doctorants de 19 nationalités ont été nécessaires pour réaliser cet exploit. Si un seul chimiste s'était attaqué à cet Everest scientifique, il lui aurait fallu cent soixantedix-sept années pour atteindre son sommet. Avant même l’accomplissement de ce tour de force en 1972, Woodward avait décroché le prix Nobel de chimie en 1965 pour la synthèse de nombreuses molécules complexes présentes dans la nature, comme le cholestérol, la quinine, la cortisone ou la chlorophylle. »

    *
    « Alors comment notre Terre a-t-elle réussi à synthétiser la vie, cette recette chimique si complexe qui continue d'échapper à notre intelligence ?
    C’est que notre planète, contrairement à nous, pauvres mortels, a disposé de beaucoup d’espace et de temps pour façonner sa chimie. Des plaines, des montagnes, des océans, des pressions hautes ou basses, des températures chaudes ou moins chaudes, des gaz plus ou moins rares, en quantité plus ou moins grandes selon les époques et l'environnement... Dans ce laboratoire géant d’une infinie variété, la nature a eu tout loisir d'explorer des centaines de milliards de stratégies de synthèse pendant des centaines de millions d’années, combinant, recombinant les éléments chimiques qui la composent dans tous les sens et dans toutes les conditions possibles et imaginables. Pour qu'un beau jour, environ 800 millions d’années après la formation de la Terre, l’une de ces stratégies aboutisse à la synthèse de la vie.

    Dans mon esprit, la réussite de cette prodigieuse alchimie n’est pas le fruit d'expériences de haut niveau orchestrées par un esprit supérieur qui aurait, à force d'essais, trouvé la bonne recette chimique. C’est à mon sens le nombre presque infini des réactions chimiques éprouvées par la nature et l’immensité du laboratoire à sa disposition qui ont conduit, dans des circonstances précises qu’on ignore encore, à la mise en mouvement d’un assemblage de molécules jusqu'ici parfaitement inertes et à sa duplication. »
  • Le Bateau de Palmyre (2021)

    (France). Essai et histoire.

    Livre de Maurice Sartre

    « Une anecdote stimule l’imagination : d’un amas d’algues échouées sur une plage de Lampaul-Ploudalmézeau, à l’ouest du Finistère, on a sorti une pièce d’or, un statère de Cyrène émis vers 322-3152. C’est exactement l’époque du voyage de Pythéas. Aurait-on retrouvé une pièce perdue par le célèbre explorateur ? Car il devait voyager avec une bourse garnie d’or et d’argent pour payer ses passages. La coïncidence fait rêver à bon droit, mais l’historien doit garder la tête froide car d’autres explications restent possibles : un soldat allemand de retour de Libye – la guerre de Rommel débute en février 1941 – peut avoir perdu son précieux trésor, gardé dans sa poche comme talisman ! »

    *

    « Aucun de ces mondes n’est isolé, et tous mordent sur les voisins, créant ainsi ces zones que l’on a tendance à nommer des marges mais qui sont davantage des charnières, des zones de contact, riches de leur cosmopolitisme. Le monde des steppes communique avec les empires qui le bordent par la large bande rhéno-danubienne en Europe, la Crimée et le Caucase plus loin, l’Asie centrale et les espaces mongols ; le Sahara vers le nord, la côte orientale de l’Afrique jouent le même rôle pour l’Afrique subsaharienne envers la Méditerranée d’un côté, le monde indien de l’autre. Quant aux mondes « impériaux », on a assez insisté sur la mer Rouge et l’Arabie du Sud, le Sinkiang et l’Asie centrale pour qu’il ne soit pas utile d’y revenir. Par ces larges zones où confluent les échanges les plus divers, ces mondes restent en contact. Certes, on est bien loin d’une mondialisation au sens moderne – sauf pour la diffusion des épidémies –, mais l’oikouménè trouve au moins un début d’unité. La même coupe d’argent décorée de motifs mythologiques gréco-romains n’orne-t-elle pas la tombe d’un chef germain, d’un notable chinois, d’un aristocrate xiongnu ? Ne porte-t-on pas la même soie chinoise à Rome et à Aksoum, à Xi’an et à Mouziris ? Le monde s’est ouvert, les plus lettrés, ou les plus curieux, ont enregistré ce phénomène, le monde s’est élargi. Peut-il s’étendre encore ? Beaucoup en doutent, mais pas tous. »

    *

    « Ce découpage académique a fini par s’imposer dans les esprits et, pour beaucoup de nos contemporains, l’histoire de la Grèce succède à celle de l’Égypte, celle de Rome à celle de la Grèce, etc. Or, non seulement cela relève d’une vue de l’esprit qu’il faut sans cesse combattre (il y a des Grecs dans l’Égypte pharaonique comme dans l’Empire achéménide, Rome coexiste avec l’arrivée de
  • Apprendre, si par bonheur (2019)

    To Be Taught, If Fortunate

    août 2020 (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Becky Chambers

    « C’est une chose d’entretenir les sondes et les satellites, mais une autre d’assurer la survie d’astronautes. Au plus fort du Bouleversement, personne n’avait les ressources ni la stabilité – humaine, monétaire, matérielle – pour cela. De toute façon, ceux qui tenaient les cordons de la bourse protégeaient des intérêts qui n’avaient rien à voir avec les aubes glorieuses qu’ils prétendaient espérer. Qui voulait obtenir le financement et les infrastructures nécessaires à l’exploration spatiale pouvait s’adresser à son gouvernement – chez qui l’intérêt pour la science s’évanouissait dès qu’il n’y avait pas de guerre à remporter – ou à une entreprise – qui aspirait au progrès scientifique à condition que cela fasse gonfler son résultat net.

    Dans l’intérêt de l’humanité, ben voyons.

    Aux yeux des gens qui travaillaient pour ces programmes – les astronautes, oui, et les scientifiques brillants, oui, mais aussi les milliers de petites mains, ingénieurs, mathématiciens, médecins, laborantins, analystes, dont les noms et les vies ont été oubliés –, il y avait tromperie sur la marchandise. On leur avait promis des découvertes, le progrès pour tous. Une vision collective. Une humanité meilleure. Mais ce rêve était empêtré dans les chaînes de la myopie nationaliste et de la cupidité. Deux mondes incompatibles. J’imagine que beaucoup ont perdu espoir et se sont découragés. »

    *

    « À mon grand soulagement (à mon grand étonnement ?), il n’y a pas eu de fissure, pas d’alien affamé. Il y avait des lumières, de plus en plus, toujours plus nombreuses. On devinait qu’elles étaient vives, et, dans l’eau pure, leurs formes auraient été nettes. Mais la glace filtrait la lumière, la rendait floue, la diffractait en halos brumeux qui chatoyaient tout autour de leurs sources. De nouvelles couleurs se sont jointes à la fête, orange, rose, et de nouvelles formes. Il y avait des choses serpentines, des choses larges, des vers, des fleurs et des peignes. Certaines en vastes bancs, d’autres qui voyageaient seules. Certaines se balançaient, d’autres filaient. La plaque de glace était une symphonie luminescente, et Elena a cessé de tout décrire pour la caméra. Je la comprenais. Nos mots n’étaient pas à la hauteur. Imaginez une fête d’été derrière une vitre givrée par l’hiver. Imaginez la plus belle des aurores boréales qui danse sous vos pieds. »
  • Élévation (2018)

    avril 2019 (France). Nouvelle.

    Livre de Stephen King (Richard Bachman)

    « Quoique, peut-être, n’était-ce pas vrai. On sentait le poids, oui – quand on en avait trop, cela rendait traînasson – mais n’était-ce pas principalement, comme le temps, une création humaine ? Les aiguilles de l’horloge, les chiffres de la balance n’étaient-ils pas seulement les instruments d’une tentative de mesure des forces invisibles ayant des effets visibles ? Un faible effort pour circonscrire une réalité plus vaste, au-delà de ce que les simples humains considéraient comme telle ? »
  • Le Docteur Martino et autres histoires (1934)

    1948 (France). Recueil de nouvelles.

    Livre de William Faulkner

    « Il ne faisait pas encore jour, mais cela n’allait pas tarder. De la maison où la lampe brillait faiblement derrière le cadre déjeté de la porte, la voix de sa petite-fille s’élevait à intervalles égaux, comme si elle eût été réglée par un mouvement d’horlogerie, tandis que la pensée de Wash cheminait lourdement, effarée, tâtonnante, pêle-mêle en quelque sorte avec un bruit de sabots galopants, jusqu’à ce qu’enfin, du milieu de tout cela, surgît soudain en plein galop l’élégante et fière silhouette de l’homme sur l’élégant et fier étalon ; puis ce que cette pensée cherchait en tâtonnant se dégagea tout à coup avec une éclatante netteté, non comme une justification ou même une explication, mais comme une apothéose unique, révélatrice, inaccessible à tout ce qu’a de dégradant le contact des hommes : "Il est plus grand que les Yanquis qui ont tué son fils et sa femme, plus grand que ce sacré pays pour lequel il s’est battu et qui l’a renié au point de le contraindre à tenir une petite boutique campagnarde ; plus grand que le reniement imposé à ses lèvres comme le calice d’amertume dans le Livre. Et comment aurais-je pu vivre près de lui pendant vingt ans sans qu’il me façonne et me transforme ? Je ne suis peut-être pas aussi grand que lui, et je n’ai sans doute pas eu ma part du galop. Mais, du moins, il m’a entraîné à sa suite. Lui et moi on peut le faire, s’il veut bien me montrer ce qu’il veut que je fasse."»

    *

    « Car personne, homme ou femme, n’était jamais passé auprès de cette chaise sans voir les paupières fripées de son occupant s’ouvrir instantanément sur des yeux bruns décolorés de très vieil homme. De temps en temps, nous nous arrêtions pour bavarder quelques instants avec lui et l’entendre, à grand renfort de lapsus et de cuirs, défiler son répertoire de termes juridiques ampoulés et creux, qu’il avait ramassés çà et là sans s’en douter, comme les germes d’une maladie contagieuse, et qu’il vous resservait avec une solennité sentencieuse, qui donnait à plus d’un d’entre nous, affectueusement goguenard, l’impression d’écouter le juge en personne. Malgré tout, c’était un vieillard, et il lui arrivait quelquefois d’oublier nos noms, de nous prendre l’un pour l’autre, de confondre nos visages et nos générations et de sortir de son assoupissement pour interpeller des visiteurs qui n’étaient pas là, ou qui étaient morts depuis des années. Toutefois, personne, à notre connaissance, n’était jamais passé devant lui sans qu’il le remarquât. »
  • Les Flibustiers de la mer chimique (2022)

    (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Marguerite Imbert

    « À la pensée de passer des mois sur un rafiot que la lumière du jour ne traverserait jamais, mon cœur se serra. Les accents pop de la musique me remontèrent le moral. C’était embarrassant, cette manie qu’avait la musique de l’ancien temps de lisser vos émotions, de faire naître ces palpitations artificielles au creux du ventre ! De vous faire croire qu’il fallait impérativement vous secouer la bite, faire du parapente et gagner du pognon. L’angoisse d’acheter quelque chose, mais quoi, mais quoi. La Métareine avait banni la musique enregistrée. J'interpellai un jeune type en salopette qui poussait un chariot métallique rempli de câbles dénudés. »

    *

    « – Imaginez-vous à l’ère d’internet. Je ne veux pas présumer de votre âge, mais vous l’avez peut-être connue, non ? Oh, c’est bon, je plaisante. L’info est à portée de main. Le monde n’a jamais été aussi uniforme et pourtant, chaque branquignol est convaincu d’être unique. Tout le monde est exceptionnel, autrement dit personne ne l’est. Vous voyez le tableau. Chaque parent raconte à qui veut l’entendre, c’est-à-dire personne, qu’il a donné naissance à une portée de génies. Les psys leur donnaient volontiers raison, car la concurrence était rude. N’importe quel gland pouvait passer un test sur internet et se prévaloir du résultat en dénigrant les conclusions d’un médic. C’est là que la Mensa entre en jeu. Ils ont vu d’un très mauvais œil l’augmentation fulgurante de ces petits connards. La Mensa, c’était une vieille organisation qui recrutait les plus gros cerveaux de la planète.
    – À quelles fins ?
    – Faire des pique-niques et se branler le cortex. »

    *

    « Lever du soleil. Appel à la prière. Dispersion du pollen. J’ai caché l’iPod, je me suis levée, j’ai mangé le boulghour de Noor. J’ai passé la matinée à travailler sur une nouvelle fresque. Elle représentait toutes les races éteintes – des animaux de toute sorte, que j’avais décidé de peindre à l’échelle. Les Romains leur vouent un culte. Je me suis demandé s’il fallait y inclure les dodos et les sphinx. Et puis, alors que la peinture formait une croûte arc-en-ciel dans mes cheveux, je me suis souvenue que j’étais attendue. »
  • Pierre Michon (Cahier)

    (France). Beau livre.

    Livre de Pierre Michon, Agnès Castiglione et Dominique Viart

    « Absalon ! Absalon l'est un de ces textes où la compétence technique et affective d’un auteur est à ce point miraculeuse qu'elle semble évacuer ces contingences que sont l’auteur, son temps, la voix propre d'untel ou de tel groupe : le texte est alors comme une profération du vide — s’il est concevable que le vide ait de bouleversantes harmoniques. On y entend parler une sorte de bouche d'ombre supra-individuelle, qui est peut-être le maître absolu, la mort, ou ce que la pensée juive appelle le Nom : et cela seul, en littérature, fait trembler. La théologie a un mot, justement, pour parler de ces textes-là, ceux qui procèdent de la bouche de l'Éternel, ou tout comme : ce sont les textes inerrants, ceux qui ne sauraient errer ; dans cette même terminologie, tous les autres textes sacrés, procéderaient-ils de la bouche de saint Jérôme ou de saint Augustin, sont dévalués sous le terme d’exégèse. Eh bien, certains textes, à certains moments de ma vie, ont eu sur moi cet effet foudroyant d'inerrance. La première fois, je crois bien que ce fut à l’école primaire, dans la Creuse, quand le maître a écrit au tableau deux quatrains de La Légende des siècles. C'étaient les Tables de la Loi : abrupt, incompréhensible, brutalement rythmé, d’un autre monde qui était pourtant ce monde-ci. Depuis il y en a eu d’autres, bien sûr, et qui ont varié avec l’âge. Je peux citer Une saison en enfer ou Moby Dick, ou le Lenz de Büchner, Le Mort, Un cœur simple, le Van Gogh et l’Héliogabale d’Artaud, Absalon ! Absalon ! évidemment, en ce moment le Panégyrique de Debord, les petits corpus de Villon et La Fontaine, En attendant Godot, et sans doute une bonne vingtaine d’autres. Mais il y a pour moi irrémédiablement une différence de nature, un gouffre, entre ces textes-ci, qui sont comme l'étoile des Rois mages après quoi on court, et tous les autres qui, si agréables soient-ils, sont profanes, reposants, divertissants, journalistiques comme aurait dit Mallarmé. »

    + Longs extraits en commentaires
  • Les Dystopies du numérique (2020)

    (France). Essai.

    Livre de Marc Atallah et Frédéric Jaccaud

    « La théorie de Wiener, j'espère l'avoir démontré, est une utopie de la communication - systématisée dans une utopie du numérique et fondée sur un monisme ontologique (linformation) -, dont la conséquence anthropologique la plus extrême correspond à la nécessité de refaçonner notre corps à l’aune des nouvelles technologies. Le monde de demain, si cette modification se concrétise, est postulé comme meilleur que celui d'hier: il sera enfin possible d'éviter que se reproduisent les atrocités d'antan, interprétées comme une fonction directe de la croissance de l’entropie. Sauf que cette utopie n'est belle que sur le papier... Comment allons-nous en effet vivre dans ce monde? Comment allons-nous nous raconter dans cette société du tout-numérique ? Que deviendra l'humain une fois hybridé à la machine cybernétique ou dématérialisé dans le monde virtuel? Wiener ne nous le dit pas; les dystopies, elles, nous invitent à l'éprouver. »
  • Le Ciel brûle (1923)

    1999 (France). Poésie.

    Livre de Marina Tsvétaïeva

    « D’où me vient la tendresse ?
    J’ai caressé d’autres boucles
    Et j’ai connu des lèvres
    Plus sombres que les tiennes.

    Les étoiles s’allumaient et mouraient
    (D’où me vient la tendresse ?)
    Et les yeux s’allumaient et mouraient
    Plongés dans mon regard.

    J’ai entendu d’autres chants
    Dans la nuit sombre et noire
    (D’où me vient la tendresse ?) -
    La tête sur le coeur du chanteur.

    D’où me vient la tendresse ?
    Et que puis-je en faire, adolescent
    Malicieux, chanteur vagabond,
    Aux cils plus longs que longs ? »

    *

    « L’ami tendit la main —
    L’oiseau posa son aile fine.
    — Que je suis un oiseau, ami
    De mon malheur, tu as compris!
    Mais tu ne viendras pas à bout
    De mes tendresses folles!

    Et, remerciant de sa chaleur
    Tu baises l’aile fine.

    Le vent éteint les flammes
    Et gonfle les tentures.
    Le vent écarte de ta main
    L’oiseau et sa caresse;
    Et souffle: n’ouvre pas ton cœur
    Aux femmes à ailes fines. »
  • L'Autre rive (1983)

    (France). Poésie.

    Livre de Alejandra Pizarnik


    « I
    Les forces du langage sont les dames solitaires,
    désolées, qui chantent à travers ma voix que j’écoute
    au loin. Et loin, sur le sable noir, gît une fille dense
    de musique ancestrale. Où est la véritable mort ? J’ai
    voulu m’éclairer à la clarté de mon manque de clarté.
    Les bouquets se meurent dans le souvenir. La gisante
    niche en moi avec son masque de louve. Celle qui
    n’en put mais et implora des flammes et nous
    brûlâmes.

    II
    Quand s’envole le toit de la maison du langage et
    que les mots n’abritent plus, je parle.

    Les dames en rouge se sont égarées dans leurs
    masques et pourtant elles reviendront sangloter
    parmi les fleurs.

    La mort n’est pas muette. J’entends le chant des
    endeuillés colmater les lézardes du silence. J’entends
    tes pleurs très doux fleurir mon silence gris.

    III
    La mort a restitué au silence son prestige envoûtant.
    Et je ne dirai pas mon poème, mais si, je dois le dire.
    Même si le poème (ici, maintenant)
    n’a pas de sens, ni de destin. »
  • La Cité des permutants (1994)

    Permutation City

    1996 (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Greg Egan

    « Des gens avaient cherché pendant seize ans sans obtenir le moindre exemple convaincant de sélection naturelle dans le Cosmoplexe… et elle craignait de n’avoir pas trouvé le meilleur type d’adaptation qui soit ! L’évolution était une promenade à l’aveuglette dans un champ de mines et non une trajectoire ascendante préprogrammée vers la « perfection ». C. lamberti avait découvert par hasard un moyen efficace de transformer le poison en nourriture. Ce serait jouer de malchance si le corollaire était : et vice versa. »

    *

    « À mesure que la réalité de sa situation s’imposait à lui, il était tombé dans la spirale de la dépression
    la plus noire. Un certain nombre de maladies coûteuses et débilitantes auraient pu l’arracher au confort de la grande bourgeoisie et le plonger dans une pauvreté et un isolement relatifs ; mais mourir « pauvre » recelait une ironie supplémentaire. Dans la vie corporelle, il avait allègrement approuvé le consensus : l’argent comme niveau de base de la réalité, les titres de propriété comme définition de la vérité, tout en s’échappant la plupart des week-ends vers le jardin méticuleusement taillé de la campagne anglaise où il campait sous les nuages, purgeant son cerveau des fictions byzantines de la City, sans jamais oublier à quel point tout cela était artificiel et arbitraire. Il n’avait jamais embrassé à fond l’illusion qu’il aurait pu vivre en autarcie dans la nature : « disparaître » dans une forêt cartographiée biquotidiennement par EarthSat au centimètre près ; se nourrir de la chair des espèces protégées, arracher avec les dents les colliers balises des renards et des blaireaux ; endurer stoïquement les rares maladies et infestations parasitaires contre lesquelles vaccinations précoces et enrichissement polyclonal en lymphocytes T ne l’avaient pas immunisé. En vérité, il serait presque certainement mort de faim ou devenu fou ; mais là n’était pas la question. Ce qui comptait, c’était le fait que ses gènes n’étaient guère différents de ceux de ses ancêtres chasseurs-cueilleurs qui vivaient dix mille ans avant lui ; que l’air était encore respirable, et gratuit ; que la lumière du soleil se déversait encore sur la planète, impulsait encore la chaîne alimentaire, maintenait encore un climat sous lequel il pouvait survivre. Il n’était pas physiquement impossible, il n’était pas biologiquement absurde d’imaginer la vie sans argent. »
    rder
  • La Ville anonyme (1925)

    1925 (France). Roman.

    Livre de Andre Beucler

    « Des figures anémiées demandaient un soleil. Le long du circuit de la lumière, les violons sans énergie se décidèrent pour le sommeil.
    Pierre Varanges aimait l’absurdité des sentiments et il regardait Pistache, déchue, qui se balançait au-dessus d'une coupe, fleur cassée d’un coup d'archet. Les consciences conjointes en un faisceau cotonneux de pensée lente absorbaient un petit univers mansardé. Seuls, quelques accordéons, quand la bousculade leur permettait d'étendre leur ventre, les plaignaient. La porte s'ouvrait et on lisait la pluie. Deux hommes se jetèrent l’un sur l’autre, se nouèrent, défirent leur provision d'injures et allèrent se tuer dehors. Cela réveilla les courages et, à leur défaut, les émotions. Une femme annonça la raison de la rixe.
    "C'est pas a vrai" dit quelqu'un. »


    «Je ne comprends jamais comment les nuits commencent ou s'achèvent. Elles ont une âme qui ne meurt pas avec elles et laissent des ombres qui entrent profondément dans la terre pour y cacher des choses que personne n'a vues. N’avez-vous jamais de désirs, à ces heures où il n'y a plus que vous dans la vie, dans toute la vie? Le désir qu’une création de douceur s’accomplisse près de vous, sur le bord de la fenêtre qui vous sépare du ciel ? N'avez-vous jamais fermé les yeux de plaisir à la certitude que vous étiez vous et qu'il y avait jusqu'au bout de vos sens des sources de tendresse et de possession ? N'avez-vous pas frémi de bonheur à contempler vos richesses silencieuses? N’avez-vous jamais souhaité avec toute votre puissance, de trouver, qui vous attendait au bord de votre lit, un être aussi loin de toute laideur qu' un Dieu ? »

    « Voyez-vous, disait Pierre Varanges, je voudrais me tenir entre les événements, me glisser dans les espaces qu'ils laissent, pour vivre en plusieurs fois. Je vois une ville sous la pluie, des rues désolées, un temps qu'on ne sait pas employer ; je me hâterais vers des demeures tendues de tranquillité, et je vous apprendrais à démêler sous la paresse et sous la nervosité des choses étonnantes. »
  • Le Pas de la Demi-Lune (2022)

    août 2022 (France). Roman.

    Livre de David Bosc

    « — J'ai beaucoup lu dans ma jeunesse, me dit-il. Beaucoup. Puis j'ai réduit ma bibliothèque à quelques livres minces que je croyais essentiels et que j'ai fini par connaître par cœur. Ensuite, j'ai compris que ce que j'aimais dans la poésie, c’était la pratique d’une certaine attention aux choses, et j'ai cru ne plus avoir besoin de livres. Le regard des autres, voilà ce qui m'a manqué. Aujourd’hui, je lis des livres un peu au hasard, des bons et des mauvais. Parfois le plus mauvais, avec une image, me rend heureux toute une journée. As-tu remarqué comme les amateurs de livres parfaits, ceux qui ne lisent rien d’autre que les textes les plus élevés, la quintessence... as-tu remarqué comment ces gens-là n'écrivent ensuite, ou ne disent, que des âneries, des lieux communs, des choses qui font un peu honte. Et c'est d’autant plus risible qu’ils prennent des airs. Ils respirent par le nez en regardant au loin... Mais ils ne sont pas là. Pas moyen de les interrompre en lâchant une grossièreté. Je fous le livre à la corbeille, mais j'aurais préféré avoir le drôle quelques minutes en face de moi. Il faut du rire, de la banalité, de l’ennui, des choses triviales, inutiles, un peu de faiblesse, d’humanité, sans quoi... »

    *

    « L'architecture modifie l’écoulement du temps, elle peut le retenir avec douceur ou l’accélérer horriblement, elle peut le rendre suave ou amer. (La splendeur des palais n’est supportable que longtemps après la déconfiture de leurs commanditaires, qui payèrent au prix fort le pouvoir d’éblouir. Ou d’aveugler. Ici, la beauté a germé sur l’injustice la plus primitive. Mais lorsque la main forte — celle d'un tyran, celle d’une révolution — se proposait de donner l’art au peuple, il n'en sortait que des aberrations, alignements de colonnes et colosses de pierre, audaces vaines, tautologie débilitante, flatterie obscène. Et alors, quoi? Et alors, la merveille, ce qui parvient toujours à rendre la beauté aux jobards qui la cherchent, c'est que les hommes déclinent et meurent, c'est que les dynasties, soudain, dévissent. Et que le temps, vieux patineur, efface le clinquant, le trop de dorures, le trop de détails.) »
  • Héritage - The Way, tome 3

    Legacy

    1995 (France). Roman.

    Livre de Greg Bear

    « Ce que je voyais à l’œil nu entre les nuages était assez extraordinaire. À quelques degrés à l’est de la vergue de la grande-céleste brillait un point bleu d’une très forte luminosité, entouré de points plus petits juste à la limite de sa zone de lumière concentrée. C’était Pacifica, une géante gazeuse à plusieurs lunes, qui semblait se déplacer de minute en minute. Assez haut au-dessus de l’horizon ouest scintillait un point jaunâtre dont j’étais sûr que c’était une autre planète, probablement Aurum. Tout autour miroitaient des amas stellaires, parmi lesquels le double croissant. Ils faisaient partie de la galaxie ambiante, comme la Voie lactée vue de la Terre. Les rares notes d’astronomie de Randall désignaient cette double boucle floue sous plusieurs noms : les Monticules, le Kraken ou les Tétons. Aucune autorité astronomique, apparemment, n’avait officialisé de nom définitif. J’espérais en apprendre plus en explorant la salle des cartes du navire. »

    *

    « Sous nos pieds s’étendait l’une de ces régions légendaires et redoutables que l’on appelle empilement géométrique, où la physique de la Voie s’ajuste de manière imprévisible, un peu comme un repli de peau sur le dos d’un ver multidimensionnel. Mais je n’aimais pas tellement ce genre de comparaison, à vrai dire.
    — Tout le secteur est noué, me dit le gardien d’une voix âpre, sur un ton situé à mi-chemin entre l’étonnement et le dégoût. De quelle couleur est-il ? Mon Dieu, quelle odeur a-t-il donc ?
    Rendu perplexe par ces questions, je ne répondis pas. Mieux valait ne pas l’interrompre, décidai-je. Il poursuivit :
    — Savez-vous qu’un empilement géométrique est quelque chose de douloureux ? Particulièrement quand nous le fouillons ? Cela nous donne des migraines colossales qui sont extrêmement difficiles à guérir. Mais quelqu’un, de toute évidence, est passé par là avant nous. Il y a des gens qui ont laissé les marques de leurs doigts sales : des bosses, des lignes d’univers déplacées, des accès endommagés. Mon Dieu, quels amateurs ! »

    *

    « — Que manque-t-il sur l’île de Martha et dans tous les ecoï que nous avons visités jusqu’à présent sur Lamarckia ? demanda-t-elle.
    — Je ne sais pas, répondis-je.
    — Du vert, déclara-t-elle d’une voix sonore. Du vert éclatant, joyeux, resplendissant. Vous êtes née ici, Shirla, et vous n’avez pas beaucoup pensé à la Terre. Mais c’était un monde vert, très vert ! »
  • L'Arche Titanic (2022)

    (France).

    Livre de Éric Chevillard

    « Ne saurions-nous écrire que l’histoire de nos désastres ?
    Notre seul souvenir de la fête n’est-il pas une gueule de bois ?
    Or je me demande s’il n’en va pas de même ici et si les taxidermistes n’ont pas enregistré instantanément la soudaine apocalypse des animaux. Ceux-ci, saisis comme les habitants pétrifiés de Pompéi dans des postures naturelles, n’ont rien vu venir.
    Ils vaquaient à leurs occupations, et tout s’est arrêté.
    Le toit de verre de la Grande Galerie s’est refermé sur eux comme le couvercle d’un reliquaire.
    Clac !
    C’est dans la boîte. »

    *

    « Contrairement aux animaux dont l’instinct de conservation est si puissant sans doute qu’ils demeurent intacts dans la mort, le ventre bourré de son ou de polystyrène, pareils à eux-mêmes et aussi bien campés que sur la banquise, dans le désert ou dans la brousse, nos semblables se prêtent sans conviction à la naturalisation.
    Quand toutefois ils se laissent faire, le résultat n’est jamais bien satisfaisant. Nous avons beau nous extasier, les momies les mieux conservées restent seulement plus longtemps d’horribles cadavres. Mme Bates n’est pas exactement la Belle au bois dormant et Ramsès II, s’il se voyait, se retournerait dans son sarcophage (or son cul n’est pas moins renfrogné).

    Et Mao, couché sur le dos, place Tian’anmen, ne dirait-on pas qu’il est passé sous la colonne de chars ?
    Une nuit, seul avec lui, dans son mausolée, dites-vous ?
    Proposez plutôt ce plan excitant à quelque vieil écrivain maoïste, mes fantasmes trouveront plus aisément ici, dans mon arche, de quoi se satisfaire. Il y a une outarde barbue, et même une harpie féroce ! »
  • En salle (2022)

    (France). Roman.

    Livre de Claire Baglin

    « Un soir, alors que je cherche mon stage de troisième, mon père me dit dans le travail c'est simple, il faut pas se laisser bouffer. Il faut s'imposer. Il raconte son entretien d'embauche à l'usine, le directeur lui dit on signe ? et mon père dit je vais réfléchir, il ose demander, c'est une création de poste ou un remplacement ? Il pense au moulin, roulement continu des employés qui démissionnent à Besnier Charchigné. Mon père sort de l'usine avec en tête le bruit continu des presses, se dit jamais je viendrai travailler dans cette boîte de merde.
    J'ai rédigé mon CV et ma lettre de motivation avec l'aide de maman, mon père les a relus mais n'a pas commenté. Il a froncé les sourcils et ajouté le boulot c'est pas toute la vie, on doit garder des loisirs, des passions, avoir des activités le week-end et il faut pas se laisser engloutir sinon c'est foutu. Je ne comprends pas ce qui est foutu et mon père répète attention, attention au travail. »

    *

    « Une vapeur m'enveloppe à chaque panière plongée. De leurs tables, les clients peuvent observer le processus : je suis le seul poste de cuisine visible depuis la salle. Je range les sachets par taille, petits, moyens, grands et à côté de moi, les équipiers préparent les burgers armés de pistolets à sauces, empaquettent, les font glisser jusqu'au tapis roulant central. Un manageur s'exclame attention l'embal' et un équipier des cuisines répond merci embal'. Ici personne ne cuisine, nous sommes occupés à garantir une température élevée, un aspect correct, conforme à ce que le client connaît déjà ou a pu goûter dans un autre restaurant de la chaîne. Nous manipulons l'équipement de production et nos gestes sont les mêmes que ceux des équipiers d'il y a vingt ans. »
  • Montaigne (1942)

    octobre 2004 (France). Biographie.

    Livre de Stefan Zweig

    « Même ses proches, ceux qui le connaissaient, ne soupçonnaient pas avec quelle opiniâtreté, intelligence et habileté il travaillait, à l’ombre de la vie publique, à l’unique tâche qu’il s’était assignée : vivre sa propre vie et non se contenter de vivre.

    Ce faisant, le soi-disant inactif a accompli un acte incomparable. En se préservant et en se décrivant, il a préservé en lui l’homme en tant que tel, l’homme dans son essence et son intemporalité. Et alors que tout le reste, traités théologiques et digressions philosophiques de son siècle, nous apparaît étranger et dépassé, il est notre contemporain, l’homme d’aujourd’hui et de toujours, et son combat est demeuré le plus actuel de tous. Cent fois, quand on ouvre Montaigne, page après page, on a ce sentiment : nostra res agitur. »


    « Sans être un dandy — il reconnaît qu’en raison d’un naturel plutôt nonchalant, il est de ces gens dont les riches vêtements font toujours un peu triste figure sur leurs épaules —, il recherche le contact et la camaraderie. Et son vrai plaisir, c’est la discussion, mais une discussion comprise comme un échange à fleurets mouchetés, non par humeur querelleuse ou animosité. D’emblée, son sang chaud de Gascon, qui le pousse parfois, il est vrai, à des éclats prompts et passionnés, est sous la surveillance d’un entendement clair, d’un naturel tempéré. La brutalité l’horrifie, la violence lui répugne, à la simple vue de la souffrance d’autrui il se sent « physiquement torturé ». Le jeune Montaigne, avant d’accéder à une sagesse apprise, inventée, ne possède rien d’autre que la sagesse instinctive qui lui fait aimer la vie et lui-même dans cette vie. En lui rien n’est encore décidé, pas d’objectif visible vers lequel il se dirige, pas de talent se manifestant de manière claire ou impérieuse. Indécis, le jeune homme de vingt ans regarde le monde avec toute sa curiosité pour voir ce que celui-ci peut lui donner et ce que lui-même peut lui apporter. »