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  • L'Élégance des molécules (2022)

    (France). Sciences.

    Livre de Jean-Pierre Sauvage

    Cet ouvrage est en vérité plus une autobiographie qu'une vulgarisation des travaux nobélisés de J.-P. Sauvage. Oh ce n'est pas inintéressant en soi, c'est même vif avec de l'allant, où l'on devine le noyau dialogué, quoique plutôt complaisant avec lui-même bien que cela se comprenne avec un tel parcours à la fois exemplaire (à côté du mythe du génie il y a souvent accolé le mythe du génie qui était un cancre à l'école) et dans les marges, à rebours des passages cloutés de l'université mais à vrai dire, on n'est pas venu pour ça... Et puis il y a à la fin des digressions limites sur le climat (quand ça finit cité sur 'climatetverité'...), les habituels vilains réseaux sociaux, bref une ode à la science et à la recherche pavée de bonnes intentions qui semble tourner à l'aigre scientisme quelque peu boomerisant.

    Côté vulgarisation alors ? enfin pour le peu qu'il y en a, elle est trop imagée a mon goût, marchant par analogie, "c'est comme un moteur", comme si l'on me refusait la capacité de commencer à comprendre la réalité et que l'on ne pouvait qu'en saisir les grandes lignes principales, l'idée générale. Étrangement, il y zéro iconographie, pas d'images de ces machines moléculaires, aucun schéma, aucune formule ou représentation ; "aucune équation" comme on dit pour certains ouvrages de vulgarisation de physique ou d'astrophysique. Et il n'y a même pas de bibliographie... C'est con le sujet m'intéressait.

    *

    « Le quotidien du chimiste de synthèse consiste, pour l’essentiel et comme son nom l'indique, à fabriquer des molécules de synthèse. Ce terme, souvent mal compris, est adossé à tout un tas de préjugés négatifs, quand il n'est pas un repoussoir immédiat. Par définition, ce qui est synthétique n’est pas naturel. Autrefois, l'adjectif «artificiel » était célébré comme un succès de l'intelligence humaine. Mais à notre époque où la nature est perçue comme pure et désarmée, le mot est devenu suspect.
    En vérité, le chimiste de synthèse n’a d’autres ingrédients pour travailler que les molécules que la nature lui fournit, ou celles déjà fabriquées par d’autres chimistes avant lui. Il ne crée rien in extenso. "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" : la célèbre formule apocryphe d'Antoine Lavoisier, qui édicte le principe fondamental de la transformation de la matière, mérite d’être ici rappelée. »
  • Le Bateau de Palmyre (2021)

    (France). Essai et histoire.

    Livre de Maurice Sartre

    C'est ce qui m'avait le plus marqué lors de mes études, au-delà des cours hermétiques, toutes ces influences, ce chassé-croisé culturo-commercial parfois à recomposer soi-même. Un côté révisions plus que découverte pour ma part, un réagencement de vieilles connaissances.

    Sartre, avant tout spécialiste de Palmyre, s'inscrit ici dans le grand mouvement à la mode de l'histoire mondiale bien que refusant les termes de mondialisation ou d'histoire globale ; et qui loin d'être un resserrement du monde me semble en être, au contraire, une vaste ouverture. C'est en quelque sorte l'exact inverse de ces chercheurs et autres amateurs illuminés plus qu'éclairés de la fin du XIXe et début XX siècle qui voulaient relier toutes ces civilisations antiques (existantes et inventées) par des schèmes arbitraires.
    Que se passe-t-il tout autour des royaumes Grecs et de l'empire Romain auxquels nous sommes tant habitués ? Ou plus précisément comment ces plaques interagissent entre elles, par quelques "charnières" entre récits semi-imaginaires, explorations inachevées, commerce en pointillé, haché par des routes pas des plus faciles à retracer ?

    {Cela donne des idées pour des romans historiques -- un jeune fils de marchands qui part sur lndes routes éloignées ; des récits érudits à la Enard ou à la Deville ; plutôt des fictions historiques ciselées comme Vuillard, mettons un potentat local qui reçoit des ambassadeurs étrange[r]s, une expéditions pleine de trouées et de supputations filtrée par les texte des anciens - les marins croyant voir les mythes mêmes ; une vie minuscule de Strabon.}

    *

    « Ce découpage académique a fini par s’imposer dans les esprits et, pour beaucoup de nos contemporains, l’histoire de la Grèce succède à celle de l’Égypte, celle de Rome à celle de la Grèce, etc. Or, non seulement cela relève d’une vue de l’esprit qu’il faut sans cesse combattre (il y a des Grecs dans l’Égypte pharaonique comme dans l’Empire achéménide, Rome coexiste avec l’arrivée des colons grecs en Italie du Sud, les cités phéniciennes survivent dans les royaumes issus de la conquête d’Alexandre, etc.), mais cela empêche de comprendre les jeux d’influences et d’échanges qui parcourent les mondes anciens. »
  • Apprendre, si par bonheur (2019)

    To Be Taught, If Fortunate

    août 2020 (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Becky Chambers

    J'y allais, à vrai dire, pas vierge de toute préconception, puisque Chambers se traine la réputation d'une SF douce, gentille, optimiste, à rebours de ce que l'on peut le plus souvent lire. J'appréhendais donc de la mollesse, de la mièvrerie, une absence de science. J'y allais curieux néanmoins, à raison : car c'est en effet, à mon sens, cette SF un peu old school, rayonnante, de ravi de la crèche, héritière de Bradbury, Clarke, Simak, tournée vers l’ailleurs, l'Autre, la curiosité. Au carrefour de la faune de l'espace. C'est probablement le grand thème de ce court roman, une lettre (lucide) d'amour à la recherche scientifique, à sa curiosité infrangible, inconditionnelle, gratuite, hors des logiques de marché et d'exploitation. Certaines de mes lectures récentes, biologisantes, de Bear à Genefort en passant par Coccia, tentent de retrouver ce sentiment, cette approche, ce "carnaval de la substance tellurique", un certains Sense of Living oserai-je dire. C'est un texte court qui, comme le genre le permet et le demande, distille et concentre ses idées sans se diluer avec ce qu'il faut d'ouverture.

    *

    « Les exoplanètes habitables me sont passées au-dessus de la tête, mais la métamorphose non. Pour moi, la fluidité de la forme a toujours été empreinte de beauté. »

    « Je le répète : je manque d’objectivité. Mais je crois que la somaformation est la solution la plus conforme à l’éthique quand il s’agit de quitter la Terre. Je suis une observatrice, pas une conquérante. Je n’ai aucune envie de forcer une planète à s’adapter à moi. Je préfère marcher d’un pas léger : m’adapter à elle. »

    *

    PS : le titre vient du texte enregistré du disque de Voyager, pas vraiment "un autre livre donc".
  • Élévation (2018)

    avril 2019 (France). Nouvelle.

    Livre de Stephen King (Richard Bachman)

    Lire Faulkner me donne toujours envie de lire Stephen King. Étrange ? Pas tant que ça tant l'influence du Mississippien sur le Mainois est évidente et assumée : du Yoknapatawpha à Castle Rock et Derry, il s'agit de creuser son propre timbre-poste et de faire passer en coup de vent des personnages qui se croisent, de faire vibrer des thèmes qui résonnent et des motifs qui s'accordent. Notons que j'ai eu le nez creux puisqu'on y trouve : « Elle se rappela une phrase lue à l'université – de Faulkner, peut-être : La gravité est l’ancre qui nous entraîne au fond de la tombe. Il n’y aurait pas de tombe pour cet homme, et plus de gravité non plus. Il avait reçu une dispense spéciale. »
    Troisième fois, non, pour King, une histoire de perte de poids ? Élevons-nous moralement, gagnons en légèreté et j'ai trouvé ça balourd, tant dans la forme, très hachée, simpliste mais pas légère et je décroche très facilement, perd le fil sans cesse chez Stephen King, je trouve ça tout sauf fluide, que dans le fond, non pas dans sa teneur mais dans la façon dont il est amené. La mièvrerie et la naïveté ne seront donc pas venu du livre lu juste après.

    [NB : j'ai l'impression que tout le monde se trompe de fiche et note et critique la fiche VO... même si je ne doute pas que nous ayons beaucoup de lecteurs de King en VO.]

    *

    « Et, à présent que vous avez prouvé en venant ici que vous êtes du côté des anges politiquement corrects, restez-en donc à Patsy. Je pense qu’on s’en portera tous bien mieux. »
    Elle rentra. Scott demeura un temps sur le trottoir, en proie à... quoi ? C’était un tel mélange étrange d’émotions qu’on ne pouvait l’exprimer en un seul mot. Il se sentait remis à sa place, oui. Un peu amusé, certes. Un peu agacé aussi. Mais surtout triste. Voilà une femme qui ne voulait pas d’un rameau d’olivier, alors qu’il avait cru – naïvement, semblait-il – que tout le monde en voulait un. »
  • Le Docteur Martino et autres histoires (1934)

    1948 (France). Recueil de nouvelles.

    Livre de William Faulkner

    Faulkner a publié des centaines de nouvelles. Malgré tout, je continue de le préférer dans le roman où il peut réellement faire éclore ses qualités (qui s'ont autant de défauts pour d'autres) : le leitmotiv, la répétition, le temps long qui devient celui de la confusion, l'espace du voile. Pour je ne sais plus quel recueil j'avais d'ailleurs évoqué l'épaisseur nécessaire pour ouvrir au creusement. Vous savez pourtant que beaucoup de ses romans ne sont que des nouvelles accolées, mélangées, brassées. Et la somme devient plus que ses parties. En fait, je n'aime guère le Faulkner nouvelliste alors que c'est généralement l'un de mes formats favoris.
    Toutes les marottes du petit homme du Sud sont pourtant présentes à l'appel et même carrément des germes de ces romans à venir : son étrange et envahissante (comme un ami qui ne jacte qu'à propos de son sport ou de son cinéma fétiche) fascination un peu puérile et déçue pour les avions, les cocus consentants, la défaite de la Sécession bien entendu.

    L'intérêt n'est donc presque que purement archivistique, philologique : celui qui deviendra Mink dans les Snopes (j'aurai donc lu ce meurtre quoi ? 3 ou 4 fois .) ; Il était une reine, glas de Jenny Sartoris et sorte de conclusion aux Sartoris ; Gavins la tentative rate du polar chez Faulkner qui se retrouvera telle quelle dans le Gambit ; le fameux Lucius Peabody mentionné dans le Bruit et la Fureur et qui apparaît dans Flags in the dust, Tandis que j'agonise et les Snopes...

    [traduction qui sonne très vieillotte]

    *

    « La fin de cette histoire est assez embrouillée. Elle est ce que nous autres (nous autres terriens, habitants et armature d’une petite ville interchangeable, identique à dix mille autres petites agglomérations de vies humaines sur toute l’étendue du pays) nous avons vu, interprété et clarifié grâce au connaisseur, l’homme qui a vu lui-même son ombre solitaire et fuyante sur la face de la terre minuscule et lointaine. »
  • Les Flibustiers de la mer chimique (2022)

    (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Marguerite Imbert

    [Previously : "Je devrais aussi lire Les Flibustiers de la mer chimique."] et je ne crois pas m'être trompé en y pensant après ma lecture du dernier David Bosc. J'ai aussi parfois pensé à Plasma.

    Call me Ishmael. Je m'appelle Ishmaël. Mettons. La Graffeuse sur les toits ; La Pipotron perchée.
    Néo/post/anti-Damasio ; comprenez les Furtifs en moins niais, en moins condescendant dirons-nous, sans pour autant tomber dans le catastrophisme, notamment car contrairement au père la morale, il y a ici de l'humour et de l'allant, pas simplement du calembour. Roman fluide, enlevé, piquant, pinceur. J'ai avalé les 240 "dernières" pages d'une traite. La gouaille, le javanais, l'invention d'une langue tissée du vocable moderne c'est toujours alléchant mais tout aussi périlleux ; c'est surtout, je crois, une affaire d'équilibre où l'on peut facilement ne pas pousser le bouchon assez loin et alors manquer de sel ou au contraire tomber dans le trop plein jusqu'à l'écœurement. Il faut surtout que les personnages parlent avec allant et naturel, ne semblant pas n'être que le mégaphone passif et forcé pour les inventions de son auteur aussi bien troussées soient-elles. Fluidité étant le mot maître et ça Imbert le réussit. Il m'y manque quelque chose pourtant. Un peu plus de bariolage dans le verbe ? plutôt un peu plus de flottement, de détours et de traîneries dans les interstices de cette narration par gros blocs, par scènes hermétiques bien chapitrées : ils vont sur l'île-dialogue-action-chapitre suivant alors que l'on voudrait se promener dans Rome ou errer dans le sous-marin —, qui m'est toujours un peu étouffante.

    [Imbert aime BEAUCOUP le (joli) mot LOUPIOTE !]

    *

    « Je crois que je suis une déesse. C’est peu plausible, mais si l’on y réfléchit cinq minutes, je suis unique. Personne n’est unique à part moi, ce qui est en soi une autre preuve. Je sais quels États se sont rendus à la COP 26 et lesquels se sont défilés. Je sais qui sont Sophocle, Anthony Hopkins et Margaret Thatcher. Je sais pourquoi l’Union européenne s’est dissoute. Je sais à quel moment le réchauffement climatique a commencé à tuer par millions. J’ai la généalogie des clans, décennie par décennie, après la catastrophe. Et surtout, je sais ce qui a mis fin au temps des Républiques, c’est-à-dire ce qui a tué la quasi-totalité de l’humanité. »
  • Pierre Michon (Cahier)

    (France). Beau livre.

    Livre de Pierre Michon, Agnès Castiglione et Dominique Viart

    Cahier dirigé par A. Castiglione (évidemment) et D. Viart (bien sûr).

    Michon force à écrire dans un certain style, sous un certain rythme, il hypnose. Michon contamine. L'essentiel des participants écrit donc sous le saisissement, dans la la stupeur et le tremblement, tout ce grand toutim, le "vent dans les cathédrales de papier", comme des lapins sous les phares. Cela finit par donner un ton sur ton monocorde. Hagiographie, monument, tombeau déjà ? du grand Michon chauve couronné de bois cerclés d'or ? pourquoi pas après tout... il faut dire que ses textes récents, sur le ton de la conversation, ne brillent pas particulièrement et que ses textes annoncés se font attendre ("Le grand esturgeon dort").

    Ça radote d'ailleurs pas mal d'un texte à l'autre, ça ressasse la légende en disant qu'il ne faut pas réduire Michon à sa légende tout en parlant beaucoup du bonhomme et bien peu de son œuvre et encore pour convoquer tous les mêmes images, motifs identiques, mêmes citations prises au même petit réservoir : sommes-nous (moi le premier ?) dans le poncif ?
    Cahier dilué somme toute. Disons que j'ai déjà lu tout ça, par moi-même et par d'autres. Il y a, par ailleurs, déjà maints colloques pour l'exégèse pointue et la ratiocination.
    Abbés et Mythologies d'hiver voire même Maîtres & Serviteurs peu ou prou délaissés au profit des crêtes.

    À force de parler de Michon himself, son œuvre est maintenue à distance. Michon mène encore la danse.

    En vrac, le texte de Johan Faerberim illisible de verbosité (majuscules, italiques et tutti quanti, on dit même ecphrase au lieu du normal epkhrasis) ; Gofette mi-mièvre mi-pervers, Kerangal parle bien évidemment de géographie-topographie du texte-géométrie ; Viart et Castiglione clairs, nets, précis ; le texte de Boucheron sinueux mais décevant ; + Philippe Verdin, o.p. qui part sur du prosélytisme catholique sur le dos de Michon.

    [De longs bouts de citations, sur et par Michon dans les commentaires de ma liste {Lambeaux}, as usual]

    "La diversité illisible du monde"
  • Les Dystopies du numérique (2020)

    (France). Essai.

    Livre de Marc Atallah et Frédéric Jaccaud

    Deux courts textes intéressants mais trop verbeux et jargonneux, cumulant les références connues et même attendues pour ne pas dire grand chose.
  • Les Affiches japonaises de films culte (2022)

    (France). Beau livre et cinéma & télévision.

    Livre de Claude Gaillard

    Le texte =1/10. In.su.ppor.table. C'est un amateur collectionneur qui nous parle, le texte sera très léger, trop superficiel. L'entretien aussi est une bonne technique pour s'épargner la rédaction. Que voulez vous j'aime les textes empesés de sources, d'héritages, d'influences à double sens, de typologie et de stylistique... quelques noms d'artistes ressortent néanmoins. J'aurais apprécié un index.

    Gaillard adopte un ton familier et égrillard pénible au possible, très content de lui-même et de ses blagues potaches. Je n'ai pas lu un livre sur les affiches japonaises mais le petit cirque de son auteur :

    "On dirait des ménagères se battant pour du Nutella" / "tentacules (je précise que ce n'est pas un gros mot)" / "orages (oh désespoir ?)"... (avec parfois une étrange révérence aplatie vis-à-vis des "grands" films)


    Oh sinon vous les avez déjà vues sur tumblr, ici, sur twitter, des blogs, ces fameuses affiches japonaises pas si denses que l'on voudrait. (Ou alors j'ai fini par m'habituer)
  • Le Ciel brûle (1923)

    1999 (France). Poésie.

    Livre de Marina Tsvétaïeva

    Deux recueils très distincts. Un premier plutôt classique, sans doute mais le second, fiou, heurté, haché, écartelé (sans héraldique à laquelle se raccrocher), désaxé, luxé.« sur le tiret ». « Et l’on se mettra à tailler des lambeaux,
    A rayer de linteaux l’herbe vive »

    C'est que la poésie de Marina n'est guère commode. Invective, rêche, sibylline car personnelle le plus souvent, intime, tiré aux quatre coins comme l'écorché de Rembrandt/Soutine. Pas rentré dedans, resté à la surface, sur l'opercule. Tenu loin. La traduction en rimes n'aide pas : qu'a-t-il fallu tordre, bouger, mouvoir pour gagner quelques sonorités qui ne sont, de toute façon, pas celles de la langue d'origine ?


    *

    « De mes vers, écrits si tôt
    Que je ne me savais pas poète,
    Jaillis comme l’eau des fontaines,
    Comme le feu des fusées,

    S’engouffrant comme des diablotins
    Dans le sanctuaire plein de rêves et d’encens,
    De mes vers de jeunesse et de mort
    – De mes vers jamais lus ! –

    Jetés dans la poussière des librairies
    (Où personne n’en veut ni n’en a voulu),
    De mes vers, comme des vins précieux
    Viendra le tour. »
  • La Cité des permutants (1994)

    Permutation City

    1996 (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Greg Egan

    La réalité virtuelle, thème éculé s'il en est. C'est vite oublier que l'on est chez Greg Egan et qu'il va pousser le concept jusqu'au bout, dans chacun de ses recoins et pousser les potards à leur limite, c'est-à-dire introduire l'infini élégamment mais sans complaisance jusqu'à imaginer un premier contact, de la xénobiologie et même finir par retourner tout ça comme un gant. Si Diaspora semblait nous parler d'élévation encore et encore, d'"orphelins étaient des explorateurs, envoyés cartographier un territoire inconnu", La Cité montre à voir un creusement sans fin, une "descente aux abysses de l'immortalité". promesses d'Eden informatique et enfers virtuels. Avec la guerre finale l'on songe à son diptyque de nouvelles Radieux.

    C'est la formule imposée : paru en 1994, LCdP reste pourtant visionnaire et autant d'actualité que certains livres écrits de nos jours et ce malgré quelques vieilleries technologiques de surface. C'est donc retrouver avec plaisir Egan, sa précision délicate, sa finesse délicieuse, sa rigueur dans le décorticage des rouges de la pensée mais aussi des sentiments : ses personnages ont souvent plus de profondeur que chez d'autres romanciers et tant pis pour l'épaisseur. Je vois l'un comme la plongée, l'autre dans l'épaississement. L'Australien creuse ce qui nous rend humain, trop humain pour aller au-delà, outre humain.

    Dans Isolation, l'aspect quantique donnait le vertige jusqu'au malaise mais la part techno-thriller n'exploitait pas assez son ambiance néo-noir ni ses couches urbaines, La Cité des Permutant, lui me semble, outre le vertige, toujours d'effroi chez lui, des copies, de la poussière et de leurs applications, mieux se tenir, notamment dans ce rythme comme une fuite en avant qui fonctionne même en ayant lu Poussière. On pourrait reprocher, pour ma part, non pas une première trop lente mais un dernier tiers trop rapide.

    Ah vite vite traduisez Schild's Ladder et Incandescence.

    * Le cosmoplexe [autoverse] m'a fait penser à la lyfe et à la récente publication de David 'ScienceÉtonante' Louapre. Pas pour rien qu'il a taggé Egan sur Twitter lors de son thread.


    *

    « Et si les calculs derrière tout ça avaient été exécutés par des humains avec des bouliers et avaient duré des milliers d’années, aurait-il eu exactement les mêmes impressions ?
    C’était scandaleux de l’avouer, mais la réponse était forcément oui. »
  • L'Autre rive (1983)

    (France). Poésie.

    Livre de Alejandra Pizarnik

    Fragments premiers inédits à l'époque — déjà lus ailleurs donc, avant le travail d'édition d'Ypsilon et de traduction systématique d'Ancet.

    "Écrire c'est chercher dans le tumulte des corps brûlés l'os du bras qui correspondrait à l'os de la jambe. Misérable mixture. Moi, je restaure"
  • La Ville anonyme (1925)

    1925 (France). Roman.

    Livre de Andre Beucler

    Beucler fut a[d]mis[ré] de tout un tas de gens qui eux aussi sont plus ou moins tombés dans l'oubli, entre autre Deltheil, Bost, Bove ; grand ami de Léon-Paul Fargue.

    Premier roman, publié en 1925, étrange, heurté, lancinant, fable, farfelu, prémonitoire — un monde ancien s'écroule et celui que l'on construit ne tient guère debout. La révolution bolchévique comme anticipation. Une nuit dans un bordel, sorte de nexus entre Fitzerald et ses fêtes de riches désabusés des années 20 (Larbaud et son itération Barnabooth), la Baleine de Gadenne pour ce même affalement sans fin ni but, un peu de Limbour dans les collages bien que sans son satin et du Crevel (gymnastique, sanatorium). Hey ! pas si différent à près d'un siècle de distance du Pas de la Demi-Lune dans ses aspirations.

    « Grand déménagement social qui avait brouillé les nations [...] on leur avait promis le bonheur et le loisir, ils en exigèrent des formes immédiates : on leur donna de l'argent et de l'oisiveté »

    S'il n'a jamais fait partie du Surréalisme [ce courant a vraiment écrasé, aplati et raboté la diversité littéraire de l'époque], nous y retrouvons la même densité verbale, le même foisonnement d'images qui tire à hue et à dia, à balles rouges et à boulets libres, paraissant par moment se perdre dans son propre solipsisme verbal.
    Grand fantasme à relancer, même si Beucler ne semble pas le partager entièrement, de la poésie enfin géométrisée et du bonheur mécanisé. C'est l'amour de l'électricité, du phosphore et de l’effervescence, de la chimie du début du siècle. On frôle un amour du machinisme froid, distant. Ce texte baigne dans une nébuleuse électrique, blanche et pointue, un flou géométrique — "[un baiser] sec comme une étincelle" — Parfois on n'comprend goutte. L'image du parapluie et de la machine à écrire ne m'a, tout compte fait, jamais fasciné. Des mondes forgés ou disons forgisés pour reprendre un terme de Robin Hobb, auxquels j'ai du mal à croire malgré toute la farandole d'images convolutées. Il abandonnera a priori cette écriture tarabiscotée par la suite. Je demande à voir.

    Il me faudrait d'ailleurs lire Une Saison dans le roman : explorations modernistes (d’Apollinaire à Supervielle) dont le titre justement vient de Leroy à propos de ce roman.
  • Le Pas de la Demi-Lune (2022)

    août 2022 (France). Roman.

    Livre de David Bosc

    Utopie nippo-marseillaise post-gilets jaunes zadesque comme une utopie damasienne et ses hippies sur leur rocher de Porquerolles, tous beaux et pimpants. Comme chez Damasio, tout ça, ce monde de l'après pas-si-pire très dans l'air du temps, est donc beau, innocent, carrément bienveillant, à peine de la casse dans les marges : tout de suite ma méfiance : retrouver le goût des bonnes choses®, dit-il ; puis le japonisant peut vite virer à la caricature du folklore éthéré ; le goût des petites choses, Basho & co — surtout en France où nous sommes les champions.
    Ça fait rêver mais je n'y crois pas alors je ne peux me laisser embarquer. On pourrait presque rapprocher ce récit de la veine du solarpunk — bien que nous n'entrions pas assez dans le détail matériel de cette vie simple. Comme le steampunk je crois que le plaisir est avant tout visuel voire dans le cosplay. Dans le détail de bricolages en bambous. Bosc parle souvent de bricolage, sans surprise.

    Je préférerais le considérer comme le versant opposé, ou disons accolé pour en faire l'autre face, de Pense aux pierres sous tes pas de Wauters. On y retrouve cette géographie étrangement familière, reconnaissable entre toute malgré les noms déguisés par la consonance exotique ainsi que le discours politique là aussi si proche mais comme dévié, vrillé pour en donner une coloration un peu différente, une teinte proche mais plus acide ou pastel, selon. Un air de Volodine.

    Bosc disait dans une interview Diacritik de 2017 : « On a toujours besoin de s’encrapuler un peu, de descendre dans la rue, de traîner sur les marchés et de se joindre aux autres dans les réjouissances. [...]
    Trivial, ça vient d’un mot latin qui signifie "carrefour". Il en faut, on ne doit pas cesser de se nourrir de trivialité : c’est aux carrefours qu’on entend bruire le monde, qu’on interroge les inconnus, qu’on demande son chemin, qu’on achète et qu’on vend, qu’on trouve de l’embauche ou du plaisir. »

    Le Pas de la Demi-Lune est bien un roman du carrefour. C'est étrange, par ailleurs, comme l'on retrouve presque mot pour mot certains bouts de cette interview dans ce livre. (la quintessence, etc. : je suis d'accord)

    Sans la critique de La Provence je n'aurais pourtant franchement pas pensé à Gracq même s'il y a peut-être un soupçon de vérité. On a connu Bosc plus ardent, plus costaud, mieux charpenté. Même si j'apprécie cette esthétique du bricolage et du trivial. Je devrais aussi lire Les Flibustiers de la mer chimique.
  • Héritage - The Way, tome 3

    Legacy

    1995 (France). Roman.

    Livre de Greg Bear

    3ème tome d'un cycle qui ne m'intéresse pas à cause ou grâce à la critique de Nébal qui avait tué dans l’œuf toute velléité de m'y attaquer.

    Ce sont l'idée d'une évolution larmackienne appliquée à toute une planète, le souvenir des voyages extraordinaires verniens et la promesse d'une xéno-écologie cohérente qui m'ont fait y venir, BIOS ayant notamment échoué à m'offrir ces aspects.

    Lamarckia la mauve, Lamarckia la orange. Refaire l'histoire de la conquête de la wilderness, l’expédition évoque celle de Lewis & Clark, ainsi que les autres grandes explorations — les noms des continents, mers, sont transparents. Encore un futur où la Terre est perdue, oubliée, éloignées mais où toutes les références sont pré-XXème siècle.

    Désagréable à lire. Si j'aime les descriptions, j'aime les blocs cohérents que tant de gens reprochent au XIXe ou les phrases aussi courtes que cinglantes qui croquent comme un peintre du plein-air et non cette descriptionnite aiguë qui consiste à décrire systématiquement les cheveux, chaussures, chemises des personnages (surtout féminins). Cela me semble contre-productif de mettre la description physionomique au même niveau que celle de Lamarckia.

    Mais aussi un problème de focus. Pour une scène de tempête vivante, nous avons le droit à la guéguerre entre factions divisées elle-même en factions et d'une pseudo-amourette teintée de cynisme et mièvre malgré tout. Les reproches nébaliens d'Éon me paraissent donc pouvoir s'appliquer sans peine à ce roman. Lors de l'un des premiers échanges sociaux du livre, une inconnue se frotte à notre héros...
    J'ai hésité à abandonner à 50 pages de la fin tant ces personnes ne m'intéressaient pas ; ce qui ne m'arrive quasiment jamais et surtout pas à quelques minutes de lecture de la fin.

    En somme, une novella boursouflées aux dimensions d'un pavé dilué à l'eau, une chouette expérience de pensée qui méritait d'être écrite mais que j'aurais préféré sous la plume d'un autre, peut-être en fix-up voire sous la forme d'un beau-livre épaulé par des dessinateurs à la façon d'un Wayne Barlowe.

    Je continue à attendre un livre de xénobiologie/botanique qui me convaincrait totalement comme Solaris, Créateur d'étoile, Annihilation ont pu le faire chacun dans leur style. J'ai un temps misé sur Damasio et sa fascination du vif-vivant pour écrire un tel texte. Je mise dorénavant sur Genefort et Lucazeau.

    Idée de titre : "[c'étaient] les linceuls de soleils morts"
  • L'Arche Titanic (2022)

    (France).

    Livre de Éric Chevillard

    Je n'appartiens malheureusement pas à ce club (de moins en moins) fermé des amateurs de Chevillard. J'attends juste qu'il écrive une grande fresque de science-fiction avec tout un monde, univers, cosmos surréaliste et tout un tas de concept forgés sur des jeux de mots ou des associations phonétiques (ou des histoires polyphoniques de vents.)
    Notons toutefois que contrairement aux 2-3 autres que j'ai lus dans cette collection "Ma nuit au musée", il ne fait pas des ronds de jambes et des simagrées quant à sa légitimité à parler du sujet. Je ne doute pas qu'il pourrait tenir comme ça mille pages durant. Du Chevillard donc, très malin, de finesse en finesse, crévélien en diable, à pourtant ne jamais à tomber dans le pur calembour mais qui fait malgré tout un peu son cake et finit autant par taper sur le système que par ne plus rien dire.

    [NB : // avec Claro : Fiorelli et le plâtre coulé dans les creux qui serait la littérature. Ici, le cliché usé de l'écrivain comme taxidermiste.]


    *

    « Croc-Blanc, L’Appel de la forêt, Moby Dick, Le Livre de la jungle, Le Lion, Gros-Câlin… S’il y a des animaux dans les livres, pourquoi n’y aurait-il pas des livres dans les animaux ? »


    « Je progresse en cherchant mes mots dans la galerie souterraine, dans le labyrinthe des grottes, dans la forêt primitive comme si le compteur de mon pavillon avait disjoncté pendant une partie de Scrabble, c’est ridicule. Je dois réveiller mes instincts endormis de chasseur-cueilleur, ressusciter l’Apache, le trappeur, au moins le petit scout toujours prêt. »
  • En salle (2022)

    (France). Roman.

    Livre de Claire Baglin

    Ce premier roman de Claire Baglin m'a fortement fait penser à Anne Pauly et son Avant que j'oublie. On pourrait bien sûr retracer l'histoire de ces écrivains à l'usine (et la parallèle, les ouvriers devenus écrivains). C'est un style fluide, oral sans non plus tourner à la gouaille artificielle, en somme un style naturel — ou plutôt faussement naturel car rien de plus difficile que cette évidence qui glisse, cette fluidité sans accroc, on le sait ; ce n'est donc pas une dissection froide, sèche, d'un témoignage au McDo et de la jeunesse dans une famille normand atteinte du syndrome de Diogène étayée de théorie recyclée mais un humour pince-sans-rire, une absence d'illusion qui ne vire pas pour autant au cynisme. Aussi, comme Anne Pauly avec le deuil paternel, cette représentation est-elle juste, tellement vraie, ah oui, so true, nous aussi, de la vie dans ses menus (BigMac) détails, frivoles. J'aurais vu ça un peu plus long, un peu plus dense. Sans mauvais jeu de mot, je reste sur ma faim. Fluidité pas si facile mais est-ce assez ?

    À lire aussi, une interview sur Diacritik : https://diacritik.com/2022/09/01/claire-baglin-jai-souhaite-echapper-a-un-certain-allant-vers-la-demonstration-sociologique-ou-la-trajectoire-dun-transfuge-de-classe-en-salle/

    *

    « Elle me lance un coup d'œil et je reconnais ce regard. Je suis l'équipière qui ne participe à rien, ne rejoint rien et ne mange avec personne. Les équipiers connaissent mes yeux trop grands au-dessus du masque, mais pas mon prénom, ils se demandent si je suis une nouvelle, une ancienne ou une revenante. »
  • Montaigne (1942)

    octobre 2004 (France). Biographie.

    Livre de Stefan Zweig

    "Marqueterie mal jointe."

    À chaque annotation je me demande quelle évidence je vais surligner, quelle image je vais baver pour sortir un embryon d'idée déjà dite ailleurs. Ici c'est Montaigne comme miroir à Zweig lui-même. D'autres ont dressé les parallèles et les asymptotes.

    Ses biographés sont figure-baudruche dans laquelle Zweig va souffler pour y insuffler son âme. Comme toujours avec l'Autrichien suicidé, c'est un ton spécifique :: sources partiales, avis biaisé :: où chaque vie, chaque lambeau de jour, semble relancer le sort de l'Humanité et le jeu de la dignité humaine.

    (Goethe : "la forme empreinte qui se développe en vivant.")

    Zweig en profite pour donner sa vision de la biographie (et juste après, malgré lui sans doute, ses défauts) :

    «"étudie les riches âmes du temps passé" pour se comparer à elles. » + « qui, à partir de cette matière première, savent discerner le vrai et le faux avec un véritable sens psychologique. C’est pourquoi, dit-il, "ceux qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements : plus à ce qui part du dedans, qu’à ce qui arrive au-dehors : ceux-là me sont plus propres."»

    Mais aussi, malgré-lui ? ses propres défauts : « Ceux qui se trouvent entre les deux, qui ne sont ni artistes ni naïfs, "ceux-là nous gâtent tout : ils veulent nous mâcher les morceaux ; ils se donnent loi de juger et par conséquent d’incliner l’Histoire à leur fantaisie". »


    « "Je ne voyage sans livres, ni en paix, ni en guerre. Toutefois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les emploie : Ce sera tantôt, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira […]. C’est la meilleure munition que j’aie trouvé à cet humain voyage."

    Pour lui, les livres ne sont pas comme les gens, qui le harcèlent, l’assomment de bavardages, et dont il est si difficile de se débarrasser. Quand on ne les appelle pas, ils ne viennent pas ; il peut choisir tel ou tel ouvrage en fonction de ses envies. »
  • Les Soldats de Salamine (2001)

    Soldados de Salamina

    février 2004 (France). Roman.

    Livre de Javier Cercas

    L'écrivain dans son labyrinthe. Le Minotaure ? Le mystère, bien grand mot. Non, le point aveugle. L'irréductible, la part des anges. (le dédale pour le lecteur de noms et d'événements connus de tous les Espagnols)

    Je m'attendais à quelque chose de moins sec et de moins froid. Mais je ressens toujours ça avec les auteurs hispanophones. Je dois lire lentement. Peut-être un quelque chose du rythme, d'une structure qui reste sous la traduction. Chez les anglo-saxons je renifle l'originel, je devine les tournures et les idiomes.

    Le coin du peut-être, la ficelle d'équilibriste du probablement. Le passé n'est pas le passé de Faulkner. Je sais donc que Cercas partage avec moi une certaine vision de la littérature : son point aveugle rejoint ce que j'ai longtemps comparé à la fonte à la cire perdue chez des auteurs comme Faulkner ; image utilisée également récemment chez Claro et ses lithopédions... (« ::: (doit-on en déduire que faire un livre c’est croire que l’écriture recèle un secret, et qu’en écrivant creusant exhumant on atteint un jour je ne sais quelle masse critique, le corps absorbant l’esprit pour mieux lui imprimer une torsion fatale afin que du labeur d’écrire naisse une langue autre, une langue-savonarole, capable de rappeler le feu »


    *


    « Curieusement (ou peut-être pas ; peut-être les moments décisifs de la vie sont-ils précisément ceux que l’oubli engloutit avec le plus de voracité), ni Joaquim Figueras ni Daniel Angelats ne conservent un souvenir très net de ces jours-là. »


    « –, bien loin de regretter d’avoir contribué de son mieux à enflammer la guerre qui lamina une république légitime et d’avoir établi non pas le terrifiant régime de poètes et de condottieres renaissants dont il rêvait, mais un vulgaire gouvernement d’aigrefins, de balourds et de culs-bénits. »


    « Ma réponse fut laconique, non affirmative ; Bolaño ne l’entendit pas ainsi.
    — C’est la seule façon, répéta-t-il, certain de m’avoir convaincu. D’ailleurs, c’est la meilleure. La réalité nous trahit toujours ; le mieux, c’est de la devancer et de la trahir avant qu’elle ne nous trahisse. Le Miralles réel te décevrait ; il vaut mieux te l’inventer : inventé, il sera sûrement plus réel que le Miralles réel. Celui-ci, tu ne réussiras pas à le rencontrer. Va savoir ce qu’il est devenu : il est peut-être mort, ou dans un asile, ou chez sa fille. Oublie-le. »
  • Le Voleur (2015)

    The Thief

    (France). Roman et science-fiction.

    Livre de Catherine Webb

    Où l'on retrouve ce narrateur mutin, de perpétuelle humeur chafouine, omniscient est pourtant à coup sûr bonimenteur. Ne lui faisons pas confiance. La poursuite dure un peu trop longtemps, bis repetita placent, rizières, boue, faim, froid, ok. Remy Burke n'a pas la finesse ni la profondeur encore moins l'évolution (que dis-je ? transformation) de Thene.

    Comme avec le premier volume, j'ai un sentiment de frustration, un goût de trop peu, notamment du côté de ce discret narrateur non fiable qui ne fait qu’entrouvrir la porte du récit, tout en sachant pertinemment que ce plus - claquer grand la porte béante — n'apporterait qu'une indigestion. Ce laisser-sur-faim est paradoxalement à mon sens une qualité, à tout le moins un signe d'un effet réussi.

    Lecture plaisante qui s'évapore.

    Mine de rien, tout y est pour en faire une série dans l'air du temps (si l'on passe outre la propension des scénaristes à compresser les chronologies), une saison par volume. Du filler dans un escape game...


    *

    « LE GRAND jeu est pour bientôt.

    Pas encore, pas encore, le plateau n’est pas tout à fait prêt, les pièces ne sont pas en place, mais il est pour bientôt. Pourquoi ne nous a-t-elle pas détruits ? Elle si belle, en tout point si gracieuse, pourquoi ne nous a-t-elle pas écrasés quand nous étions tellement plus faciles à écraser ?
    Peut-être parce qu’en tout point, le jeu le plus grand est celui qui apporte le plus de plaisir. »


    « Jetterons-nous un coup d’œil en douce ?

    Oh, très bien, allons-y.
    Regardons les cartes de la main d’Abhik.
    Ouvrant délicatement la poche de sa veste tandis que d’autres tâches l’occupent, nous y glissons les doigts pour saisir l’étui à cigarettes en argent où il les a si discrètement rangées, et que nous sortons pour en feuilleter le contenu.
    Mon Dieu… mon Dieu, mon Dieu ! Quelle main lui a été distribuée ! »
  • L'Amour fraternel (1936)

    1936 (France). Roman.

    Livre de André de Richaud

    « La chimie... voit des choses étranges : deux corps de la même famille, d'apparence très différents, et inoffensifs, peuvent en se mêlant produire de violents poisons, des détonations, des cataclysmes... »

    Le Premier contact entre deux frères. Un Richaud classique, conforme, routinier presque : une ferme isolée dans le Comtat, des paysans, certes pas non gueux, mais rudes et rugueux, un être spécial, au-dessus ? isolé, esseulé, ; la violence, les intérieurs figés dans l'ombre. Roman doloriste (j'avais d'abord tapé coloriste, mais cela va bien aussi) aux personnages tourmentés qui se torturent eux-mêmes. Fitz Chevalerie ne dépareillerait pas dans cet univers provençal, à tourner en rond comme un loup en cage entre d'épaisses murailles, à se mordre soi-même la patte C'est plus triste qu'autre choses ces deux solitudes pathétiques qui ne savent pas communiquer, Richaud utilise plusieurs fois l'image de planètes errantes (pléonasme étymologique), qui se frottent et se blessent comme des hérissons. Ces douleurs que l'on s’inflige à soi-même ; nous ne sommes pas si loin de Sartre et de son huis-clos, du trop souvent mal compris l'Enfer c'est les autres. Roman qui fait le lien en quelque sorte et marque la continuité entre la Douleur et la nuit aveuglante. Le moins convainquant des Richaud à ce jour à mon goût.

    « Il ne voyait sur un visage que des énigmes et de sourdes menaces. »

    (Idées de titres : "Dans ce labyrinthe éblouissant et ténébreux" ; "tous les mensonges de la nature" )
  • Les Hollandais à Paris, 1789-1914

    novembre 2017 (France). Beau livre et peinture et sculpture.

    Livre

    [Catalogue d'une exposition — que j'ai ratée — sur les Néerlandais venus se former et parfois s'installer à Paris. {https://www.petitpalais.paris.fr/expositions/les-hollandais-paris-1789-1914}]

    La fourchette est large, bornes connues de la Révolution au lancement de la Grande Guerre, probablement pour pouvoir pouvoir y intégrer les deux grands pôles attractifs : Van Gogh (dont on connaît peu souvent le travail d'avant la France en Provence) et Mondrian (dont on connaît peu souvent le travail figuratif avant les traits, carrés, angles mais qui expliquent bien le cheminement de ce qui est devenu le troll/mème d'une caricature de l'art contemporain)

    Type d’exposition pas très agréable à visiter sans appareil critique : un tas de tableaux de noms plus ou moins connus, les stars de l'exposition, et comme auréole des inconnus pour illustrer les influences, dans un sens comme dans l'autre, le cercle d'amis ou d'artistes, du mouvement, du -isme alors à la mode ; ou juste l'air du temps qui peuvent rendre confus l'ossature première.

    On reconnait un texte d'un conservateur à ce qu'il est saturé de dates, de noms, toponymes, chiffres de comptes, peintres inconnus. Qui me sont toujours entrés par une oreille pour en ressortir par l'autre. Si c'est minutieux et sans pour autant verser dans le bavardage philosophique allongeant des généralités banales sur l'Art, cela manque souvent de hauteur et de recul ; autrement dit, de ne pas se limiter au versant histoire de l'Histoire de... l'art. C'est pourtant aussi le risque de se voir asséner des formules toutes faites et autres expressions figées sur le style classique ou impressionnistes. (cf. Alexis Drahos avec qui tous les artistes s'aplatissaient et se rabotaient comme "portraitistes" des glaciers).


    [extraits sur Kaemmerer, Breiter, Van Goh dans la liste connexe]
  • L'Écume de l'espace-temps (2020)

    (pays d'origine). Essai et sciences.

    Livre de Jean-Pierre Luminet

    S'il existe de nombreux livres sur la théorie des cordes et plus récemment, sur la gravitation quantique à boucles (certes la plupart écrits par Rovelli himself), il y en a, à ma connaissance, peu ou pas de livres confrontant et critiquant ces théories et, mieux encore, proposant d'autres voies possibles, rappelant aux passage les sentes abandonnées, les chemins qui bifurquent et promettent.

    « On le voit, aucune de ces nouvelles théories, si excitantes soient-elles, ne résout mieux les difficultés que leurs versions antérieures à plus basse énergie. Les problèmes sont repoussés chaque fois un peu plus loin, éloignant d’autant le fantasme que les théories suscitent : celui d’une physique totalement unifiée qui serait proche de son achèvement.
    Je fais l’impasse sur d’innombrables autres tentatives pour expliquer la nature de l’énergie sombre. »

    Rappelons que s'agissant de physique et de cosmologie la plus lointaine, il s'agit souvent de châteaux en Espagne qui sont pour le néophyte aveugle aux mathématiques encore plus délicat à appréhender.
    Luminet n'hésite pas à donner son avis sur la pertinence ou l'avenir de ces hypothèses mais sait savoir raison et tête froide garder et ne glisse pas les théories qu'il juge caduques (et que l'on lit souvent comme acquises) sous le tapis. Par exemple, la théorie de l'inflation que j'ai toujours lue comme évidente. De la même manière, son histoire des sciences passe par une redistribution des lauriers et non par le couronnement arbitraire de figures élues. Oh on pourra toujours lui reprocher quelques anecdotes personnelles mais au moins ont-elles maille à partir avec les pontes du domaine.

    Je dois battre ma coulpe et admettre avoir eu beaucoup plus de mal à suivre cet opus, Luminet partant du principe que le lecteur connaît et a intégré certaines notions mathématiques, topologiques et physiques. A sa défense, on ne peut pas reprendre tout depuis le début à chaque livre. C'est aussi que les deux théories évoquées plus haut ont connu de nombreuses vulgarisations venant comme l'incarner, la mythifier - images, métaphores, expériences de pensées là où les autres ne sont qu'abstractions mathématiques. En attentes d'imagination.

    (J'attends les médecines révolutionnaire ou les soigneurs-sachants venir malaxer les boucles de votre mousse de spin afin de retendre les vertex de votre aura.)

    En un mot, c'est toujours aussi stimulant, même si cet opus m'a semblé plus (h)ard[u] à suivre que d'autres.
  • Entretiens avec Didier Eribon

    (France). Entretien.

    Livre de Georges Dumézil

    Je pensais trouver un mandarin sur son trône de papiers, sûr de son droit, salomonesque ; on a quelqu'un de humble mais pas servile, ferme sans vouloir être gourou ni faire école. Je ne sais certes toujours pas quoi penser des célèbres trois fonctions. La morale c'est qu'il me faudrait vraiment lire Dumézil (qui a connu plusieurs périodes, et lire de surcroit ce qui est venu avec ou contre ensuite.)

    *

    « Ma vie scientifique, oui. Mais même cela n’est pas vrai : même si j’ai tort, elle aura eu une fonction, elle m’aura amusé. De toute façon, aujourd’hui, il est trop tard pour la refaire, je ne peux plus lui échapper. À supposer que j’aie totalement tort, mes Indo-Européens seront comme les géométries de Riemann et de Lobatchevsky : des constructions hors du réel. Ce n’est déjà pas si mal. Il suffira de me changer de rayon dans les bibliothèques : je passerai dans la rubrique "romans". »


    « D. E. : Vous refusez donc toute généralisation de vos analyses, qui sont en effet toujours des analyses de cas.

    G. D. : Chacun de nous est inévitablement marqué par sa formation scolaire, par les études qui l’ont préparé à ses examens, à ses concours. Cela nous conditionne : orientation, mais aussi limites. Lévi-Strauss a grandi dans la philosophie, moi dans la philologie. Je ne pose donc pas comme lui les grands problèmes, même si je les entrevois à l’horizon. Bien qu’on parle quelquefois de la théorie dumézilienne, je ne suis pas théoricien, ni « dumézilien » (j’aimerais mieux d’ailleurs « mézilien » ou « mixtillien » puisque le métail est paraît-il à l’origine de mon nom).

    D. E. : Vous ne voulez pas qu’on quitte le champ des faits ?

    G. D. : On a parfaitement le droit d’en sortir. Mais il faut alors savoir qu’on fait de la poésie, de la philosophie, c’est-à-dire du rêve. Pourquoi ne rêverait-on pas ?

    D. E. : Vous affirmez souvent que vous ne voulez pas délivrer de message.

    G. D. : Je n’ai jamais envisagé qu’on puisse tirer de de mon travail un système philosophique utilisable en dehors de mon petit domaine. »
  • Que reviennent ceux qui sont loin (2022)

    (France). Roman.

    Livre de Pierre Adrian

    J'imagine que c'est le versant breton de Leurs enfants après eux : l'éclipse, Fort Boyard, les (faux) jeux d'enfants. Un été en pente douce, indolent. Comme chez Marguerite Duras on boit des bitter campari.

    L'auteur appartient à ces vieux avant l'heure, Désérable, Ruben, les mains des patrons et des tontons sur l'épaule les retenant dans le siècle précédent et oui j'entends bien le XXe. C'est malheureusement pour ça que je les lis. Oh ce n'est pas mal écrit, c'est même fluide, léger, sûrement au-dessus de la moyenne car il y a justement le souci de la belle phrase. C'est pourtant également l'anti-Un jour en moins avec cette enfance éclatante, insouciante. Les enfants d'aujourd'hui se peignent-ils encore de fausses moustaches au bouchon de liège ? C'est en effet plus littéraire que jouer à Naruto ou Iron man.

    Fait-on trope plus banal que le retour une fois adulte, plus vieux, 'mature', de l'enfant prodigue au pays ? L'auteur se présente en homme mature de 30 ans mais évoque, à mon sens, plus le tout jeune adulte de 25 ans regardant du peu de haut sa jeunesse si proche. Mélange donc de mélancolie, de nostalgie et autres banalités sur la vie, le temps.

    Un point intéressant : cette masse indéfinie, anonyme, informe, grouillante presque, qui semble s'auto-générer comme des champignons, de cousins et de cousines dans un archipel de maisons de granit. Mais Adrian n'est pas Claude Simon.


    Nulle haine. Tendre, délicat, vrai, fidèle à la vraie vie, du moins une certaine vie aisée bien compartimentée, les pulls épais en Bretagne. Voila, c'est fade et inconséquent comme du Delerm.

    « Adolescent, il fut un temps où je cassais les verres. Je conférais une allure aristocratique et décadente à ce passe-temps. Casser c’était agir et se prouver qu’on existe. Le verre tenu ferme dans la main, le geste de s’en séparer, cet envol, quelques millièmes de seconde en suspension, et enfin l’éclat de sa rencontre avec le sol, l’éparpillement et la désolation des ruines, leur danger. L’esthétique du verre brisé, le plaisir de la casse, sa gratuité passèrent avec le temps, le sens des responsabilités et le sentiment de culpabilité. »
  • Apprendre à voir (2021)

    (France). Essai.

    Livre de Estelle Zhong Mengual

    Je reste non pas hermétique mais méfiant, bien qu'attiré par cette vague-veine-vogue d'éco-philosophie. Je ne saurais pourtant pas mettre le doigt sur ce qui me résiste ou me heurte. Peut-être la part ouvertement sensuelle ? l'auto-narration ? des postulats fragiles et parfois arbitraires ?

    Les mots-clefs et la démarche même me parlent profondément : changer le regard, inverser, renverser, décaler la perspective, etc. Images (pas plus) que j'utilise si souvent... Ces idées d'interface et de corps-perspective rejoignent, in fine, l'un des aspects qui m'intéressent le plus dans SF. Commençons donc par faire ça ici, sur terre. Je suis en effet moi-même coupable de ne voir dans la nature que de jolis paysages, des peintures possibles : « d''après cette tradition, si "on n’y voit rien" lorsqu'on est dans la campagne ou en bord de mer, ce serait en raison de la prédominance du "modèle du paysage" comme modèle d'appréciation de l'environnement naturel. Ce modèle, intrinsèquement lié au genre pictural de la peinture de paysage, aurait structuré notre œil de telle manière que les éléments dignes d'attention dans la nature soient spontanément les éléments clés de la construction d’un tableau : effets de perspective, ligne d’horizon, cadrage panoramique. »

    HdA moderne oblige, "donner à voir" sera répété mille fois jusqu'à perdre tout sens ; sans exagérer au moins une fois par page lors de l'analyse de tableau. Commentaire que l'on pourra au demeurant trouver tirée par les cheveux, mais son histoire environnementale de l'art se trouve avant tout dans l'œil du regardeur, d'avantage que dans celle du peintre (ou alors bien malgré lui ? Là est l'une des limites : c'est le mème de la porte rouge de Shakespeare) : alors pourquoi pas ? je reste curieux de cette approche sur d'autres tableaux.

    Avec ce texte ma curiosité est donc piquée et changera assurément ma façon de regarder un paysage mais reste incapable de dire s'il s'agit d'une approche solide et méthodique, faite dans les règles de l'art ou d'une molle pensée. La bibliographie est, comme déjà dit, très tautologique, en vase clos. Démonstrations, glose, intéressante mais pas parfaitement convaincante.

    Pour autant, ce type de texte fait pulluler la curiosité et me donne toujours l'envie de suivre ces bulles ; d'aller voir ailleurs, avant, en face, de remonter aux sources (je n'ai juste pas le courage d'actualiser l'envie)...En bref, stimulant, frustrant, inabouti, ouvrant.
  • (2022)

    mars 2022 (France). Roman.

    Livre de Maïca Sanconie

    « L’été, ici, capitule. Il reflue à notre salon en charriant de faux indices. »

    C'est à vrai dire ce que je m'attendais à trouver en lisant Victor Pouchet.

    Roman de la somnolence, du réveil difficile encore tartiné de nuit. Sonate amniotique à deux voix embrumées d'aube. Malgré les paysages flamboyants d'automne, ces énergumènes, deux étrangers au bout du monde, si différents, sont perdus et même engoncés dans de trop larges vastitudes, « Dans la vaste ouverture du regard », qui les écrasent et pour autant étouffés dans leurs caves sous balcon.

    « Certaines aubes transvasent à mon ventre des fibrillations. Une fine arborescence qui vient brasiller des mémoires de sang, dessiner un paysage torve qui se superpose au paysage réel, vient le dévorer. »

    Si l'influence de Giono est là, quoique pas aussi subtile que le promet la 4ème de couverture, dans les épigraphes, les toponymes, dans Moby Dick et dans pas mal d'allusions (collines vues comme une mer, le glacier de Bataille), j'ai aussi pas mal pensé à une sorte de SJP perdu, dévoyé, celui haut, tumultueux et aqueux de 'Et vous, mers', à retrouver. [ce n'est qu'après la rédaction de cette annotation difficile que j'ai découvert que Charybde faisait exactement la même comparaison !] Lyrisme étal, sec pourtant ; des descriptions de la nature abstraites ; j'assume les oxymores. Ces gens ne sont pas tant à fleur de peau que retournés comme un gant, nerfs, fibres et lymphes aux quatre vents et aux deux océans.

    (Bon, le mystère se devine dès la dixième page...et ne laisse malheureusement aucune place au doute.)

    *

    « Ce manteau de tristesse à secouer de mes épaules. C’est un manteau de jour dont la nuit me fait grâce. Épaulettes de crin, plis veloutés, d’un drap trop lourd qui fatigue la peau. Manteau d’homme, étoffe de condition. Autre particularité : il obéit à la voix. Une voix forte le soulève, le fait choir à mes pieds dans une flaque d’ombre. Une voix hésitante – ces faux départs dans la langue d’ici où je me fourvoie, soudain dépouillée de vocabulaire, syntaxe détruite, pour m’annoyer moi aussi dans un silence de souterrain – une voix balbutiante qui voudrait une fugue sans contrepoint – l’alourdit. Étouffe la ligne harmonique, et après, makache, c’est la grande surdité, le grand n’importe quoi des mots qui affleurent et se perdent dans ma mémoireoooooooooooooooo et je reste muette comme carpe et plâtrée dans mon triste manteau à essayer de trouver le timbre juste qui fera vibrer cet édifice de fausse am
  • Avant nous le déluge ! (2021)

    (France). Essai et culture & société.

    Livre de Jean-Loïc Le Quellec

    Dans mon "parcours" (bien grand mot), mes intérêts personnels plutôt, j'ai toujours eu les mythes ou plutôt des mythes dans le coin de l'œil, mais myope, le nez dans une culture, une époque, comme réservoirs d'images dont les bassins versants, les inspirations, étaient (devaient) être tracés avec le doigts : artefacts retrouvés dans telle couche stratigraphique, proximités iconographiques à partir de telle ou telle date, textes évoquant, échanges lointains de matériaux charriant avec eux, nécessairement, artisans et récits. Au-delà, à côté, en face, le pourquoi et le comment : le grand flou.

    Le pas en arrière que fait ce livre m'offre une vision plus globale, plus à jour itou, mais aussi des points de méthode ou de simples définitions (avec et c'est trop rare leur poids passé) qui me manquaient cruellement. J.-L. Le Quellec est sobre, méthodique, prudent mais pas précautionneux. Le chapitre historique liminaire est aussi la plus intéressante (ah... Müller !), battant en brèche le charme trouble des séducteurs aux théories globalisantes que l'on aimerait tant pouvoir aller replaquer partout, analyses YouTube, livres sur des sagas de jeux vidéo, resucées de Star Wars ou le dernier From Soft'.

    Nonobstant, c'est bien trop léger : véritablement une introduction, un peu disparate car agrégat de thèmes et d'exemples sans contexte. C'est aussi frustrant par cette rapidité. Aussi suis-je étonné par les critiques babeliotes qui trouvent l'ouvrage ennuyeux voire ardu alors que ça lit le plus facilement du monde ; ce n'est pas comme s'il nous inondait de statistiques et de pourcentages... J'aurais par ailleurs aimé une bibliographie un peu plus fournie et élargie.

    De la même façon, une partie sur les mythes modernes, du new age à tous les trucs que la TeB s'amuse à vouloir dézinguer aux mythes scientifiques qui ont la peau dure, est intéressante mais ne creuse pas, n'allant va pas au-delà du "regardez c'est pareil, tout autant du bricolage".

    Bon point : Le Quellec ne se la joue pas essayiste américain et ne passe donc pas des pages à nous raconter ses missions romantiques dans le désert et des anecdotes de terrain ou de laboratoire.
  • La Millième Nuit (2005)

    Thousandth Night

    (France). Nouvelle et science-fiction.

    Livre de Alastair Reynolds

    À dos de baleines, après les crocodiles, chevauchons les bras spiraux. Notons d'ailleurs que ces deux novellas ont d'abord paru dans un recueil édité par G ozois. Faut-il s'attendre à voir 'Mirror image' de N. Kress débarquer à terme chez UHL ?

    Le space-opera puise sa force dans les échelles incommensurables d'avantage que dans les batailles spatiales. Comme avec Leila et Jasim, nous suivons des Immortels qui peuvent tout faire, ont tout vu, tout vécu et finissent bien logiquement par ne plus trop savoir comment jouer dans et avec l'univers. Ils ont lu tous les livres et la chair est triste, hélas... "L'ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité" chantait aussi le poète.

    « – Ça va être nul à ce point ?"
    J’ai bu une gorgée de vin.
    "Ennuyeux comme la pluie. Il ne m’est rien arrivé d’intéressant en deux cent mille ans. »

    Il y a aussi bien sûr du Stephen Baxter dans cette ingénierie cosmique. Malgré la brièveté du texte nous sommes (presque) dans les mêmes grandes largeurs. J'aurais apprécié un peu plus de détails techniques et d'envolées scientifiques sur cet univers même si évoquer sans préciser des périodes et des ères aide toujours à donner de l'ampleur et à éveiller la curiosité. À ce titre, la chronologie Xeelee de Baxter, présentée si clairement, m'a toujours paru réduire l'immensité évoquée par les romans ; l'absence des Diagrammes du vide n'aidant pas à l'étoffer.

    La scène des révélations en fin de novella frise quelque peu le ridicule d'opérette : les presque mille échardes gentiennes écoutant bien sagement, dans le silence et l'inaction le plus complet, simples PNJ passifs, deux-trois personnages qui palabrent et expliquent tout comme à la fin d'un Hercule Poirot.

    Ne reste donc plus qu'à attendre la traduction de "House of Suns".


    *

    « Ce nouveau projet ambitionnait de mouvoir un nombre d'étoiles incommensurable : conduire des centaines de millions de soleil sur des dizaines de milliers d'années-lumière. Ils rêvaient de compacter la voie lactée ; remodeler la nature pour la rendre plus compatible avec l'occupation humaine. Ce qui revenait, pour des singes un peu malins, à défricher une forêt ou assécher un marais. »
  • Un jour en moins (1994)

    1994 (France). Récit.

    Livre de Guy Walter

    J'avais apprécié Outre-mesure dans lequel Walter nous parlait, dans la pure maniera d'un verdiériste, de peintres ténébristes, de Bigot, de je ne sais plus quel Italien (Mancini, je crois) et déjà il y avait ces motifs : la bouche noire, la mesure du Monde. Un jour en moins est son premier récit. Un récit au sujet plus grave, assurément plus important. Pour autant (et en ce sens dans l'alliance du forme et de la fond disparate, j'ai pensé à Mahmoud — typiquement le livre où les recensions, critiques, retours élogieux me font regretter de n'avoir pas aimé, pas autant qu'il aurait fallu), je n'ai pas été saisi par cette litanie, ce style incantatoire ni convaincu d'une « maîtrise pour dire la découverte des vocables par un enfant, pour évoquer la virginité du mot qui va de son oreille à sa bouche, reste longtemps dans celle-là avant de se décider à jaillir par celle-ci. »

    Est-ce parce que le jour à l'origine de ce livre se déroule en Autriche que Guy Walter semble singer Thomas Bernhard ? Un jour, un âge, l'enfance, un jour, la bouche, la bouche, un jour, l'enfance, la bouche, la bouche, l'enfance, un jour. Idées sucées comme un cailloux (à la façon d'un Molloy), phrases qui rebouclent.
    Philippe Camand dit à la sortie : « La force du livre de Guy Walter ce sont ces pages où l’écriture réussit à tracer les contours que l’on croyait à jamais livrés au vide, d’une blessure qui vient se recomposer sur l’arête des mots. Les mots qui viennent par flux successifs tissent la trame d’une mémoire et engendrent cette capacité d’arrêter chaque lecteur sur le lieu exact où la blessure a fait pour lui œuvre d’histoire. » Je veux bien le croire.

    Grande force néanmoins de ne pas voir dans l'enfance cet âge doré, ce pays de cocagne imperturbable et immuable jusqu'à la présupposée dégringolade adulte ; cette grande erreur sans cesse réconfortée d'une enfance faite d'innocence (vous en voyez passer de ces critiques où même dans d'affreux récits certains vous parleront de l'innocence de l'enfance.)

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    « Seuls nos yeux peuvent fabriquer de la nuit. Seuls nos yeux sont des créateurs de nuit, Seuls nos yeux peuvent obtenir de là nuit qu'elle ne s'arrête pas sur le bord de nos paupières mais qu'elle se déverse dans le jour, qu’elle s'y installe, Ce qu'il faut savoir, c’est que cette nuit-dedans, la nuit qui s’est réfugiée dans nos corps, la nuit infléchie est une nuit contenue et retenue. »