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« If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is, infinite. »
(« Si les portes de la perception étaient purifiées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie. »)
Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, William Blake, 1793.
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When You're Strange est un film documentaire américain réalisé en 2010 par Tom DiCillo. À la différence du biopic The Doors d'Oliver Stone de 1991, très correct mais qui avait la fâcheuse tendance de faire de Jim Morrison (sous les traits du remarquable Val Kilmer) un demi-dieu sur Terre imperméable au monde qui l'entoure (1), le film de DiCillo semble prendre de la hauteur. Grâce à la nature même de l'œuvre — documentaire et non fictionnelle —, il prend le recul suffisant pour replacer l'histoire incandescente du personnage dans le contexte du groupe dans son ensemble. Bien sûr, les Doors n'auraient jamais existé sans Jim Morrison, a.k.a Mr Mojo Risin' (superbe anagramme issue de l'album L.A. Woman et de la chanson éponyme) ; mais ils n'auraient pas fini la moitié de leurs concerts si John Densmore, Robby Krieger et Ray Manzarek n'étaient pas là pour assurer, en soutien, quand leur leader disparaissait dans les délires qui construisirent sa réputation sulfureuse. Morrison se rêvait poète et artiste total ; il se trouva, pour beaucoup, rock star et sex-symbol.

Le film déroule des images d'archive (interviews, extraits de concerts, enregistrement en studio), inédites pour beaucoup d'entre elles, lui conférant un intérêt certain même pour les plus fins connaisseurs du groupe (dont je pense faire partie, sans prétention aucune), tant sur leur musique que sur leur histoire. La narration est assurée par Johnny Depp, fan incontesté du groupe qui avait déjà témoigné une certaine inclination dans Dead Man, (film de Jim Jarmusch), où la poésie des Doors côtoyait celle du poète britannique William Blake (2). Il nous conte ainsi la carrière des Doors, de la genèse du groupe jusqu'à la fin prématurée du mythe Morrison, mort à Paris le 3 juillet 1971 (3), et il la restitue dans le contexte important des années 1960 (puritanisme américain, guerre du Vietnam, mouvement hippie, lutte pour les droits civiques, etc.). En fil rouge, le film réalisé par Jim Morrison himself en 1970 apporte une dimension et une consistance toute particulière au film. Certains sont toutefois restés sceptiques, arguant que Tom DiCillo voulait à tout prix s'échapper de la forme documentaire en imitant par ce biais la « liberté » de son fameux sujet.

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« Some are born to sweet delight /Some are born to the endless night »
(« Certains naissent pour le délice exquis / Certains naissent pour la nuit infinie »)
William Blake, extrait du poème Auguries of Innocence, magnifié par les Doors sur leur premier album dans la chanson End Of The Night.
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Au final, When You're Strange est un très bon documentaire qui évite les écueils du film d'Olivier Stone. Morrison n’apparaît pas seulement comme un prince séduisant le jour et un ange déchu la nuit, ambivalence assez réductrice qui ne retranscrivait absolument pas la complexité du personnage. On apprécie aussi l'importance accordé à l'histoire de Paul A. Rothchild, producteur et stabilisateur des Doors jusqu'à L.A. Woman, où il céda sa place à Bruce Botnick (par ailleurs ingénieur du son) suite à un désaccord avec le groupe. Le détail des crédits des chansons permet aussi de bien comprendre l'évolution des rapports au sein du groupe, tour à tour fusionnel et déchiré, et montre bien la contribution de chacun des membres à la réussite brillante de la formation.
Si l'on devait reprocher une seule chose au film, ce serait le manque global de perspicacité de ses commentaires. On les aurait aimés plus percutants, peut-être moins chronologiques et anecdotiques, car il se pourrait bien qu'un non-initié puisse passer un peu à côté de la puissance créatrice du groupe et de Morrison.

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« To some, Jim was a poet, his soul trapped between heaven and hell. To others, he was just another rock star who crashed and burned. But this much is true - you can't burn out if you're not on fire. »
(« Pour certains, Jim fut un poète, l'âme prise au piège entre le ciel et l'enfer. Pour d'autres, il ne fut qu'une star du rock de plus qui finit par tomber et brûler. Mais une chose est certaine : vous ne pouvez vous consumer que si vous brûlez. »)
Johnny Depp, dans When You're Strange, de Tom DiCillo.
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(1) À ce sujet, voilà ce que déclara Robby Krieger à propos du film d'Olivier Stone : « I think when you see the Oliver Stone movie – I'm amazed how good Val Kilmer did – but, you know, the problem with that movie is that the script was kind of stupid. It doesn't really capture how Jim was at all. This [en parlant du film de Tom DiCillo] gives you a much better insight into how his mind worked, I think. » Patch, Nick. "Krieger Interview". The Canadian Press. June 30, 2010.
(2) Jim Morrison était d'ailleurs passionné par la poésie de William Blake, dont l'un des recueils est à l'origine (probable) du nom du groupe.
(3) La sobriété avec laquelle est traitée la mort de Jim Morrison dans ce film est tellement appréciable...

La critique dans son format d'origine : http://www.je-mattarde.com/index.php?post/When-You-re-Strange-de-Tom-DiCillo-2010

Créée

le 11 févr. 2013

Modifiée

le 5 nov. 2014

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Morrinson

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