Le film de Francesco Rosi est hanté par la prescience de la mort dès ses premières images, qui voient le vieux juge Varga (Charles Vanel) contempler des squelettes momifiés dans les catacombes d’un monastère. La caméra scrute son visage parcheminé et impénétrable, et son meurtre en pleine rue, alors qu’il agrippe à un bout de verdure, semble faire disparaître avec lui ses secrets, solitaire jusque dans la mort.


La première moitié du film, qui montre les prémisses de l’enquête menée par l’inspecteur Rogas (Lino Ventura), fait planer un doute inquiétant, car on ne voit pas les assassins, seulement les séquelles de la mort qui frappe (un corps retrouvé sur une route, l’impact d’une balle sur la baie vitrée d’une banque, du sang qui goutte dans un lavabo).


Quand le film prend un tournant politique, quand le pouvoir tente d’incriminer des activistes d’extrême-gauche, se dessine l’amorce d’un vaste complot aux multiples ramifications, opaque, indéchiffrable. Le gouvernement et les institutions, gangrenés de l’intérieur, se soucient peu de broyer les individus pour maintenir l’apparence de la respectabilité. Rongé par des compromissions ataviques, le pouvoir en place fait tout pour le rester.


Le film baigne alors dans une atmosphère de paranoïa larvée à mesure que l’étau de referme sur Rogas. Un téléphone qui sonne dans le vide, un néon qui grésille, l’inspecteur pris dans les feux d’une voiture inquiétante laissent à penser que le danger rôde, insidieux, implacable. La menace suinte par tous les pores de la pellicule.


Francesco Rosi filme de longs corridors verdâtres, des parkings souterrains sinistres, d’immense halls, de somptueux intérieurs oubliés, un cimetière, un musée déserté… Autant de lieux à l’ «inquiétante étrangeté» abandonnés par l’espoir, par la moindre parcelle d’humanité.


Lino Ventura, force tranquille qui s’accroche à sa quête de justice, s’enfonce dans un labyrinthe de duplicité et de faux-semblants, dans les dédales d’une vérité qui se dérobe au fur et à mesure qu’il s’en approche.


Le final est grandiose, empreint d’une dimension tragique qui prend aux tripes (et qui n’est pas sans rappeler « A cause d’un assassinat » réalisé par Alan J. Pakula aux Etats-Unis deux ans auparavant).


Francesco Rosi filme magistralement un monde en déréliction, où il n’y a ni vainqueur ni vaincu malgré les apparences, seulement des êtres broyés par un système qui les dépasse.

Créée

le 6 févr. 2019

Critique lue 622 fois

2 j'aime

Critique lue 622 fois

2

D'autres avis sur Cadavres exquis

Cadavres exquis
Torpenn
6

Il est en roue libre, Max...

Encore un nouveau film paranoïaque sur un complot comme on aimait tant en faire dans les 70's... Rosi, que l'on a connu plus inspiré, fait moins bien ici que Verneuil sur le même sujet. La faute à un...

le 22 juil. 2011

8 j'aime

5

Cadavres exquis
Boubakar
7

Lino Ventura, dit le shérif.

Un inspecteur de police, que joue Lino Ventura, enquête sur l'assassinat de magistrats dans l'Italie des années 1970, durant les fameuses années de plomb. Plus il va s'enfoncer dans ses recherches,...

le 17 nov. 2020

7 j'aime

Cadavres exquis
ldmnh75
7

On retrouve Lino Ventura dans un de ses meilleurs rôles

Ce film est un polar, mais il s’agit surtout d’un film politique qui a suscité pas mal de polémiques chez nos amis transalpins. La tension règne tout le long de celui-ci et ne peut que présager une...

le 10 nov. 2021

6 j'aime

3

Du même critique

Je ne suis pas un salaud
pierreemmanuelhun
9

Bouleversant et abrasif...

Mon coup de coeur cinématographique de ce début d'année. Emmanuel Finkiel ausculte la lente dérive sociale et affective d'un homme qui perd peu à peu ses repères sociaux. Agressé lors d'un soir de...

le 28 févr. 2016

13 j'aime

4

The Lost City of Z
pierreemmanuelhun
9

Quête dérisoire et Vertige de l'échec...

Le plus beau film d’exploration qu’il m’ait été donné de voir, avec Dersu Uzala de Kurosawa et Aux sources du Nil, le grand film mésestimé de Bob Rafelson… La séquence liminaire, une chasse à courre...

le 21 mars 2017

3 j'aime

Kingdom of Heaven
pierreemmanuelhun
9

"Le Royaume de la conscience"

Une somptueuse épopée, narrant la geste d'un forgeron devenu Croisé, d'un Croisé devenu défenseur de Jérusalem, pris dans la tourmente de l'amour et de l'obscurantisme. La version "Director's cut"...

le 6 mars 2017

3 j'aime