Comme une cicatrice à vif

Avis sur Sharp Objects

Avatar Emmanuel Lorenzi
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Réalisée par Jean-Marc Vallée (Big little lies) d’après un roman de Gillian Flynn (Sur ma peau), Sharp Objects est une mini série policière de huit épisodes diffusée en juillet 2018 sur HBO. Relativement confidentielle en France, la série a pourtant obtenu de multiples récompenses, dont le globe de cristal de la meilleure série étrangère. Scénario solide, réalisation de haute tenue et casting quatre étoiles, les ingrédients étaient réunis pour donner lieu à une oeuvre hautement fascinante, exigeante tout autant que dérangeante, qui puise ses références chez Faulkner (pour la description du Sud profond) ou bien encore Truman Capote (De sang froid).

Camille Preaker, journaliste spécialisée dans les affaires criminelles dans un quotidien de Saint-Louis (Missouri) est envoyée par son rédacteur en chef dans sa ville natale, Wind gap, où deux jeunes filles viennent de trouver la mort de manière violente et rituelle. Contrairement à Saint-Louis, grande ville dont l’aire urbaine se situe à cheval sur l’Illinois, Wind Gap est une petite bourgade du Sud, qui depuis plus d’un siècle et demi vit sur le traumatisme de la guerre de sécession. Engoncée dans ses traditions passéistes, sclérosée par une stratification sociale digne du XIXème siècle, Wind gap ressemble à un cliché de carte postale qui aurait séjourné un peu trop longtemps dans une vieille boite en fer blanc. La ville,, tenue depuis des décennies par quelques familles de notables, a quelque chose d’intemporel. Mais sous ce vernis d’apparat, de nombreuses fissures laissent entrevoir le malaise. Camille appartient à l’une des plus augustes familles de la région, sa mère, en plus d’être une figure très en vue de la haute société locale, dirige l’un des poumons économiques de la ville, un élevage porcin industriel qu’elle mène avec toute l’autorité que lui confère son statut. Mais le retour dans la demeure familiale n’a rien d’une villégiature et tout de l’épreuve de force tant Camille entretient une relation difficile avec sa mère. Cette atmosphère pesante et étouffante à travers laquelle les bribes d’un passé douloureux essaient sans cesse de s’échapper, révèle un arc narratif à part entière, tout aussi passionnant que l’enquête en elle-même. Par petites touches, Jean-Marc Vallée assemble patiemment son puzzle, avec une nonchalance de façade qui pourrait paraître discutable aux yeux de certains, mais qui en fait pourtant toute la richesse. Le spectateur est invité à regarder attentivement, à observer le tableau d’ensemble se former, à s’imprégner de l’ambiance délétère qui se glisse dans chaque interstice et révèle peu à peu l’indicible.

Sophistiquée, voire même à l’occasion un brin précieuse, la réalisation finit pourtant par s’imposer par sa maîtrise de la narration et par sa direction d’acteurs tout à fait exemplaire. Le casting est irréprochable et Amy Adams est tout simplement magistrale dans ce rôle, qui relève de la performance tant l’actrice semble habitée par le personnage de Camille. Patricia Clarkson, en mère mondaine et autocrate est également impériale. Le reste est à l’avenant, tout simplement irréprochable. Voilà donc une série qui réussit parfaitement à combiner le fond et la forme et ravira ceux que le temps ne presse pas et qui aiment se laisser bercer par ce faux rythme typique du Sud des Etats-Unis, qui colle parfaitement à l’ambiance lourde, voire glauque, d’un scénario qui sait parfaitement ménager ses effets.

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