Drive me to the end of love

Avis sur En salle

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Premier roman de Claire Baglin, En salle alterne le récit du quotidien de la narratrice employée dans un fast-food et des souvenirs d’enfance, d’adolescence. Tous ces épisodes d’enfance ne sont pas évoqués du seul point de vue de la narratrice mais également via un narrateur omniscient, Papa devenant Jérôme et Maman, Sylvie.

Cette alternance sert de caisse de résonance entre l’expérience vécue dans le présent et le passé, mais permet également d’insuffler du rythme au récit. Ce rythme est bienvenu car le parti pris d’une langue neutre, sans pathos, pourrait alourdir le récit mais les réminiscences, qui sont comme des instants de respiration dans le travail aliénant du fast-food, permettent de conserver une fluidité certaine. 

Sans tomber dans la balourdise d’une démonstration sociologique, le récit distille des indices, des traces d’une condition sociale. Ce sont notamment les lieux, un fast-food dans une zone industrielle, un camping en bordure d’autoroute, un appartement dont chaque ouverture de fenêtre laisse pénétrer le bruit de camions, on habite des lieux de passages, « une ville de passage », le drive du fast-food en est le symbole même.  

Le récit est axé sur le travail, l’aliénation qu’il représente et conséquemment la façon dont il influe sur les modes de vie. Cet enjeu est présent bien sûr via le récit du quotidien dans un fast-food de la narratrice mais aussi par les évocations du travail à l’usine du père. Dans le fast-food, on est une case sur une trame, on a un poste avant d’avoir un prénom. Parmi l’ensemble des postes possibles, le pire étant celui « en salle » où l’on fait face au vide dans une position quasi vertigineuse, alors que les plus recherchés sont ceux où l’automatisme de la tâche et le flux incessant nous font rentrer dans une sorte de frénésie, de transe, un état proprement aliéné. Chez le père, l’aliénation est sensible surtout dans la résignation face à ses effets, la capitulation face à toute résistance : on a accepté ce qu’on appellerait aujourd’hui la « valeur travail », on accueille la réception d’une médaille du travail de façon cérémonieuse. Le travail n’affecte pas seulement l’esprit mais aussi les corps ; les produits d’entretien abîment les mains, l’huile de friture les brûlent et ce n’est « rien » à côté de ce que subira le père.  

L’aliénation est également due à l’argent, qui pervertit jusqu’à ce que sa valeur se substitue à toute autre, même la valeur sentimentale (« Maman disait c’est pas grave Jérôme, on en rachètera une, mais ce n’était pas une question d’argent »). On en retrouvera également la trace chez les enfants qui, jouant à la caisse, simulent une hausse des prix : « Oui mais c’est la crise ». L’argent n’est pas seulement un manque, mais vire à l’obsession et imprègne les modes de vie. On accueille le carnet de chèque-vacances comme le Messie, on répare des appareils à ne plus savoir qu’en faire. 

Le choix d’une langue neutre, notamment dans les descriptions du travail au fast-food, renforce évidemment l’absence totale d’émotion qui émane de ces lieux, dans lesquels aucune humanité semble exister entre les employés qui chassent tous la place de l’autre. Les éléments du récit parviennent à ne pas être trop fonctionnels, en conservant une certaine opacité qui semble parfois se démystifier quelques pages plus loin, parfois pas. On pourra cependant regretter une certaine lourdeur sur certains éléments, je pense par exemple à ce père qui paye au drive avec une poignée de pièces rouges, qu’on précisera quelques lignes plus loin être le contenu de la tirelire de ses enfants ; une précision qui alourdit grossièrement le pathétique de l’image initiale.

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