La possibilité d'un pardon.

Avis sur Cher connard

Avatar Paul Staes
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Virginie Despentes n'est plus tout à fait l'autrice punk des débuts tonitruants du fabuleux Baise moi. Dans un court reportage diffusé il y a quelques années à la télévision, elle reconnaissait elle-même s'être d'une certaine manière embourgeoisée. Finie l'époque des trips sordides à l'héroïne dans un quartier miteux de la capitale, sur fond d'alcool, de musique rock et de prostitution, l'écrivaine est aujourd'hui une référence presque consensuelle de la société de consommation et surtout, de l'édition. A chaque sortie de roman, le rituel est réglé comme du papier à musique : les animateurs du petit écran se l'arrachent, les radios les plus culturelles produisent au moins un entretien fleuve et la presse s'emballe. Toute sortie déchaîne l'admiration des uns et la répulsion des autres. La femme jadis prostrée et au regard hagard des années 90, qui regardait avec étonnement et mépris le gratin parisien des plateaux de télévision, s'est effacée au profit d'une guerrière joviale, soudain souriante et fatale, apaisée. Mais au-delà de cette ascension sociale qu'on ne saurait tellement lui reprocher, il est évident que quelque chose a changé dans le logiciel Despentes. Elle fut jadis essentiellement un Diogène cynique qui méprisait totalement la société et ses conventions. Le style acerbe et élegamment vulgaire de ses livres se mariait à un propos somme toute révolutionnaire : allez tous vous faire enculer. La société lui paraissait ontologiquement méprisable et presque risible. Féministe atypique, favorable à la prostitution et développant un très enrichissant discours sur le rapport entre les femmes et la sexualité, y compris sous le prisme du viol, elle liait bien avant tout le monde le rejet du patriarcat et du capitalisme. Parfois d'une finesse rare, parfois d'un conformisme anti-conformiste agaçant, elle symbolisait à elle seule une grande liberté et une incroyable insoumission aux normes de l'époque. Comme les cyniques grecs, Despentes passait au vitriol les visages poupins des bourgeois. A l'instar du pamphlet féministe Scum Manifesto de Valérie Solanas, l'écrivaine abhorrait la masculinité et ne rechignait pas à l'égratiner, fut ce de manière excessive. Sa vision de la toxicomanie, exposée de nouveau dans Cher Connard, a également ce quelque chose de profondément subversif : l'héroïnomane est celui qui renonce à l'apparence et à la dignité, tandis que les autres cherchent à la maintenir artificiellement. Tel Diogène, à moitié nu dans le Athènes antique, croupissant au fond d'un tonneau imbibé d'urine, se masturbant à la vue de tous, insultant Alexandre qui lui proposait des honneurs et mourrant en disputant un morceau de viande à des chiens, Virginie Despentes renonçait à se couler dans le moule de la société. Allez vous faire enculer! vous dis-je.

Néanmoins, Virginie Despentes s'est métamorphosée. La cynique est devenue chrétienne. Non pas qu'elle ne fut jamais sensible au sort des minorités, elle l'était assurément et a toujours écrit pour les sans grades et les marginaux, grands laissés pour compte du système capitaliste. Mais, soudain, un thème semble s'imposer dans la littérature despentienne : la quête de la rédemption. Cher connard est un roman épistolaire d'une certaine qualité, mettant en scène Rebecca, une actrice vieillissante et toxicomane à la carrière glorieuse mais menacée par la douloureuse entropie de la beauté féminine, et Oscar, un écrivain à la masculinité fragile et toxique, alcoolique et père indigne, éclaboussé par un scandale directement inspiré de la vague Me Too. Ce dernier est en effet mis en cause par le troisième personnage principal du roman, Zoé Katana, une fanatique féministe à demi-folle, pour des faits de harcèlement sexuel. Evidemment, Virginie Despentes constitue l'essence des trois personnages, et les trois personnages sont Virginie Despentes. La cinquantenaire ancienne toxico, l'écrivain honteux de son embourgeoisement et la féministe idéologue un poil tarée. Pour les trois personnages, il y a une rédemption. La plus intéressante du roman est sans doute le renoncement à la toxicomanie, le sevrage et la thérapie. Les personnages, dont le passé chaotique s'expliquait beaucoup par l'abus de substance, entreprennent un parcours de soin. L'addiction au drogue n'est donc plus dans l'imaginaire de l'autrice une marginalité héroïque et transgressive, mais bien une maladie, physique et psychique, dont il convient de sortir pour se redécouvrir soi-même et, quelque part, devenir des hommes meilleurs. On n'imaginait certainement pas la Despentes punk des années 90 écrire ça un jour. En ce sens, le parallèle avec le pardon du christianisme est frappant : sauver son prochain de ses péchés et de sa tentation. Lui redonner la possibilité d'un bien-être sans paradis artificiel. L'apprendre à s'aimer lui-même sans s'abolir : on croirait même parfois lire un magazine féminin. L'autre rédemption, moins intéressante, parce qu'un peu plus caricatural, est évidemment centrée sur la question de genre. Oscar s'extrait peu à peu de sa structure masculine toxique d'homme blanc fragile cinquantenaire pauvre de province, et Zoé Katana, de manière plus fine, s'éloigne de la raideur puritaine du féminisme extrémiste"bourgeois" consistant, selon Despentes, à réclamer plus de prison et de capitalisme pour des faits induits par la prison et le capitalisme. Quant à la dernière rédemption, celle-là plus collective, qui concerne l'épidémie de Covid-19, elle est clairement insignifiante et presque écrite pour l'occasion. La rédemption, et aussi la résilience, sont ainsi les sujets pregnants du roman.

Evidemment, le roman n'est pas l'oeuvre la plus réussie de Virginie Despentes et présente plusieurs défauts. La galerie de personnages, centrée sur des classes sociales parvenues et ayant atteint un certain niveau de notoriété, est parfois stupéfiante par son manque de crédibilité. La palme revient sans doute à Oscar, cet homme misérabiliste qui, après les accusations de harcèlement dont il a fait l'objet, nie d'abord et prend conscience ensuite, par sa réflexion profonde sur sa propre médiocrité, du caractère abusif de sa conduite envers Zoé Katana. Tout dans son personnage respire la superficialité et la mise en conformité idéologique avec une certaine forme de bien-pensance. Bien entendu, le monde entier et toutes ses institutions de pouvoir désirent secrètement la mort et le viol de toutes les femmes (rien que ça!), et Oscar, gagnant et ponte de ce système, en profite indirectement, s'en rend compte et culpabilise fort naturellement. Pire, alors qu'il présente des excuses à Katana, pour des faits d'une très relative gravité, il est humilié, insulté et violenté comme le Michel Fourniret de l'Île de France. D'une certaine façon, le pardon lui est refusé par la victime directe de ses actes, comme une impossibilité, et Zoé Katana, malgré des critiques et une certaine nuance, finit tout de même par se complaire dans son statut facile de victime intransigeante, dont les émotions surpassent la raison. Bref, le méchant, c'est quand même Oscar. Et la victime, un peu folle, c'est tout de même Zoé. Pour autant, le roman de Despentes est une réussite. Une véritable réussite par sa place faite au dialogue entre les personnages, qui commence pourtant mal, étant donné qu'Oscar (encore lui!) se moque du physique de Rebecca. Par la beauté de l'amitié, de la solidarité dans la sobriété, thème le mieux réussi du roman et par la possibilité du pardon, Despentes refuse l'idée que l'homme agresseur soit la personnification du Malin et que sa place se résume à croupir dans une prison ou à être banni de la cité (sanction toujours souhaitée par les féministes de gouvernement selon elle). Bien que de qualité décroissante au fur et à mesure de l'écriture, le style se fait acerbe et efficace, parfois brutal, parfois stéréotypé, et participe à rendre une dignité aux deux correspondants. Quelque part, il y a de l'amour dans l'écriture de Virginie Despentes. Un amour réel pour ses personnages qui sont autant de parties d'elle même. Cher Connard restera sans doute une vaste entreprise de pardon pour elle-même et les autres : une déclaration faite à l'Humanité toute entière.

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