Marie-Claire trouve ce récit nécessaire

Avis sur Cher connard

Avatar YasminaBehagle
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Chronique vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=gaQQSGMfNa0&t=331s

Avant de commencer, j’avais plutôt des a priori négatifs, le battage médiatique des parutions très attendues a tendance a me mettre dans des dispositions méfiantes. Mais j’ai lu aussi un édito vite fait de Transfuge qui a remis la balle au centre :

« Despentes, c’est Sandrine Rousseau, Mathilde P[a]not, Alexis Corbière et Raquel Garrido réunis. La belle équipe. Le bel esprit de notre époque. Elle les a écoutés attentivement le soir à la télé, sur les chaînes d’info, a récupéré toutes leurs idées, et en a fait un livre. […] Elle récupère toutes les idées de notre époque, tendance gauchiste, les broie dans sa langue parlée, leur donne du rythme, du punch, les fait prononcer par trois pantins»

Je trouve que transparait dans cette article une haine de la personne de gauche assez palpable et hors de propos, (surtout que ce sont des sujets médiatiques dont se gargarisent les émissions type Quotidien, Konbini, Brut et que ne renierait pas Macron, du moins en apparence, avec des grenelles qui n’avancent pas le schmilblick). On ajoute une pointe de misogynie, et juste quelques citations sorties du contexte pour prouver que c’est nul (comment ça je fais ça moi aussi ?). Donc bon, mon contexte de lecture était en terrain neutre, une petite voix me disait « ça va être nul », une autre lui disait « ta gueule », dans un équilibre fragile mais a peu près stable.

J’ai jamais lu Virginie Despentes, mais dès les premières pages, j’ai peur.

Parce que, bon, je sais qu’elle est vue comme une écrivaine punk, mais ses premiers paragraphes sont d’un conventionnel autant dans le style (qui me rappelle les chroniques pseudo-humoristiques des magazines féminins, avec un ton qui se veut cru, mais qui sonne faux) que par le fond (qui ressemble là à un article de société d’un magazine féminin, invisibilisation des actrices passé 50 ans, conflit homme/Femme, metoo, etc,..).

Je trouve que le dialogue au début est pas très cohérent, mais je veux bien laisser le doute à Despentes, ça peut-être du fait de son personnage Oscar : on voit bien comment sa manière de parler évolue entre le moment où il insulte Rebecca et quand elle lui répond, y a forcément de la gêne et de l’obséquiosité dans ce cas-là. Mais pourquoi déballer sa vie comme ça ? Je sais pas. Et je trouve la manière d’écrire de Rebecca assez peu naturelle, y a quelque chose d’affecté, oui, une vulgarité affectée qui sonne faux. (je suis pas contre la vulgarité, mais là, ça fait enfantin, crotte de bique tu vas te faire écraser par un camion et tes yeux vont sortir hihi).

Je trouve que la forme épistolaire est bien pratique pour un relâchement de la langue, certaines phrases sonnent vraiment mal à l’oreille « la première fois qu’on l’a laissée seule quelques jours là-bas, lorsqu’on s’est éloignés en voiture j’étais convaincu qu’on allait faire demi-tour au bout de l’allée pour la récupérer. Mais Léonore n’a pas exigé qu’on annule le week-end qu’on avait prévu. » Il y a 6 fois la répétition du son « qu’on/kon », ce qui manque de fluidité et de variation.

Ce que je remarque aussi, c’est que les mots, les phrases veulent dire uniquement ce qu’ils veulent dire, y a pas de sous-texte, y a pas un motif qui se tisse et qu’on se dit, tiens, là elle parle d’un manteau sur une chaise et ça peut symboliser la peur de la mort ou que sais-je, non, si elle veut parler de la peur de la mort, elle va faire dire à son perso « j’ai peur de la mort », et c’est la différence que je trouve avec un Houellebecq par exemple, qui a aussi une écriture assez plate, mais dont on s’aperçoit qu’il y a comme un arrière-plan qui se construit, je sais pas si on peut parler d’ambiance, ou d’unité, je vois ça comme le tissu romanesque. Qui est pas vraiment tissé ici, y a pas de scènes, c’est juste des gens qui parlent de leur vie, mais ils pourraient ralentir à un moment donné, faire ressentir quelque chose, non, on survole on survole.

Puis le point sur lequel je suis d’accord avec Transfuge, c’est l’accumulation de phrases clichées : « la honte doit changer de côté » (petite variation du canon traditionnel « changer de camps » « je suis allée travailler chaque jour avec le ventre noué » (PPDA represents)

Ce que je veux dire, c’est pas qu’il ne faut pas parler de ces sujets (je dirais si je voulais faire dans le cliché moi aussi que c’est vital, nécessaire et essentiel), mais qu’il faut se les approprier véritablement, ne pas en faire des poncifs génériques et impersonnels. J’ai eu vraiment l’impression de lire un long article de Marie-Claire ou d’Elle, repasse pour l’inspiration punk. Oui, ces histoires sont malheureusement banales, mais c’est pas une raison pour les raconter de manière banale. Et quand elle sort du cliché, c’est pour dire des trucs bancals « L’auteur bourré macho fils de chômeur des aciéries de l’Est, l’enfant prodige qui se comportait exactement comme on l’attendait d’un putain de prolo de son acabit ». Une œuvre gauchiste, Transfuge, n’est-ce pas…

Et je trouve que la forme épistolaire est assez mal exploitée : c’est très rigide, très statique, y a pas de virevoltement et de manigances comme dans les Liaisons dangereuses par exemple. Non, ici c’est comme si deux murs se parlaient, à aucun moment y a un impact dans ce qu’ils se disent, y a pas de réponse, on rebondit pas sur ce que l’interlocuteur a dit, on balance juste son histoire tout d’un bloc, et parfois sans aucun rapport avec ce qu’on vient de lire.

« [Fin du mail d’OSCAR]

Si j’avais été l’un d’eux — ils auraient fait taire Zoé avec cette efficacité redoutable dont ils sont capables. Mais personne n’a pris son téléphone pour me protéger.

[début mail de ] REBECCA

J’héberge une amie quelques jours. Je n’aime pas que quelqu’un soit chez moi. Elle s’impose et je laisse faire […] »

Paie ta conversation.

Un moment, un peu plus loin, Rebecca écrit « Elle a tendance à parler sans se soucier de la personne à qui elle s’adresse ».

Elle parle de quelqu’un d’autre, hein, pas d’elle ni d’Oscar.

Et de même pour l’oralité : d’un côté, ça joue sur le relâchement, et d’un autre côté les monologues sont pas très crédibles, j’écris pas des mails de cette manière et j’en reçois pas. Si ça avait été sous la forme de journal intime, ça aurait passé beaucoup mieux. Mais non, il fallait un dialogue entre les sexes et les générations (et peut-être que leur incommunicabilité était intentionnelle, hein, mais c’est pas l’impression que ça m’a donné).

L’autre chose que je trouve dommage, et avec laquelle je suis d’accord avec Transfuge, c’est que je trouve qu’elle prend un sujet de société et qu’elle y greffe une intrigue de manière artificielle, ce qui rend un résultat qui manque de consistance. On a vraiment l’impression qu’elle voulait mettre sa pierre à l’édifice Metoo, éventuellement clarifier son positionnement, mais que pour ça, pas la peine de faire un roman, ça le rend juste pénible et long à lire. Surtout, encore une fois, si ce n’est pas pour se décaler des clichés : la féministe ancienne génération, actrice à la Béatrice Dalle, mon poing dans ta gueule, l’auteur metooisé assez réac mais quand même un peu touchant (dans le même registre Abel Quentin avait beaucoup mieux réussi et crée un vrai personnage, qui dit des vraies choses tangibles, et pas des titres d’articles en ligne de Médiapart (j’aime bien Mediapart, mais quand je lis un bouquin, je veux lire une histoire, tout simplement). Bref, ils mangent pas ses personnages ? Ils s’habillent pas ? Ils ont pas des tics (de langage, gestuels) On peut pas les caractériser d’une autre manière que par la parole ? (oui, oui, je sais roman épistolaire, mais on peut faire dans le non-dit : je trouve qu’ils se livrent tous bien trop vite, c’est un des gros hics, et donc pour revenir à ce que je dis, elle privilégie le discours (politique ou féministe) au réalisme romanesque (ce qui en fait un livre aussi raté que Les enfants sont rois de De vigan par exemple). Merde, arrêtez avec vos romans à thèse et faites des essais dans ce cas-là !

Ce qui peut-être un peu intéressant, c’est quand elle parle de l’entourage des victimes, par exemple de Weinstein qui sont carrément complices, et dont on n’entend plus parler. Mais à côté d’une ou deux pensées inédites, on doit manger du lieux-communs et presque j’ai envie de dire, des éléments de langage — et donc Transfuge a un peu raison, sauf que c’est pas relégué aux partis de gauche, j’ai parfois l’impression d’entendre parler Marlene Schiappa. « Pour que d’autres puissent répondre « moi aussi » et « je t’entends ». Et pour la drogue, c’est pareil, elle aurait pu décrire les effets de manière plus personnelle, dire des trucs que comme la vie « c’est pas marrant sans la came », ça apporte rien de pertinent sur le sujet. Les alternances entre les sujets sont plutôt mauvaises, y a aucune transition, et pourtant c’est vachement visible parce qu’à aucun moment ça va parler de deux sujets ou essayer de faire des associations, non, c’est paragraphe 1 : le féminisme d’aujourd’hui, paragraphe 2 : la drogues, paragraphes 3 : les réseaux sociaux puis on recommence depuis le début (pas forcément dans cet ordre, mais c’est aussi schématique).

Bon, et vers la moitié, quand Oscar parle de Céline, j’ai laissé tomber, eh oui, j’abandonne pas souvent un livre mais là je me suis dit, je souffre, je souffre trop « Je n’aime pas Céline. Sa prose est beauf, poussive, cabotine, épate-bourgeois au possible […] Pour être un grand auteur, il suffit que trois fils à papa se pâment en hurlant au génie. Et je méprise les céliniens. Quand ils évoquent son style inégalable, c’est toujours la soumission au pouvoir qu’ils célèbrent — quand ce pouvoir est d’extrême-droite. Le goût de la soumission, c’est un truc de facho. Céline singeait le langage prolétaire en vue d’obtenir un Goncourt, c’est-à-dire qu’il offrait aux salonard le prolo tel qu’ils l’imaginent. Veule, épais, incontinent, antisémite, incapable de bien baiser ».

Voilà, donc un livre que j’ai trouvé assez mauvais et pour lequel je n’ai pas pris beaucoup de plaisir (il offre même pas le plaisir d’être ridicule et de tendre la joue aux moqueries).

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