
Voilà qu'il les regarde encore tomber ces hommes. Ils chevauchent pourtant des montures qui filent à toute allure dans les terres si galvaudées du Western. Avec sa touche de douceur en plus, acquise depuis Dheepan peut-être (mais qui pointait déjà son nez un peu partout dans son oeuvre), Audiard suit la destinée de deux frères confrontés à leur identité. Ces tueurs sans pitié vont devoir repenser les codes qui les ont toujours poussés à agir, revoir même la hiérarchie de leur relation .Comme souvent, Audiard s'attache à observer l'évolution lente, parfois doucement imperceptible de ses personnages, comment les rencontres, la vie en somme, les dérange, les titille, témoigne de leur capacité à changer, jusqu'à l'utopie du retour si chère au Western.
Non dénué d'humour, ces frères Sisters avancent tête baissée jusqu'à croiser sur leur chemin un chimiste un peu dingue et un enquêteur en repentir, tous deux rêvent d'un autre monde, la terre y serait toujours ronde, la lune blonde, mais les hommes ne s'y battraient plus, y vivraient en paix. Par défi, Audiard rend ce rêve caduc, mais l'énonce tout de même et comme souvent, il permet cependant à ses (anti)héros de s'apaiser, de trouver une voie pour s'extirper de la violence, de la peur, de la mort aussi, qui rode mais n'atteint pas toujours les personnages pris dans ses filets.
La relation entre les deux frères est à la foi touchante et puissante, elle dévoile les failles de chacun, se révèle plus complexe qu'il n'y paraît. Si Audiard se place au milieu du désert, comme tant d'autres avant lui, et voit son film sortir la même année qu'Hostiles, il parvient, en faisant ce qu'il sait le mieux faire - explorer les champs de ruines dans lesquels évoluent ses personnages- à créer un film à son image, violent et apaisé, tortueux et doux. Quelque chose qui dit que l'homme, même ici sans femme à ses côtés (elles étaient là dans De Rouille et d'os, de Battre mon cœur s'est arrêté, Sur mes lèvres ...), est capable du pire certes, mais aussi de simplement accepter le retour, et de se laisser aller, pourquoi pas, au bonheur. La première scène commence ainsi dans le noir, une magnifique première image. Elle rappelle le chaos que proposait Dheepan, mais s'achève dans la lumière, même un brin artificielle, irréelle. Comme un rêve de cinéma en résumé.