Au joli temps jadis des Amandiers en fleurs

Avis sur Les Amandiers

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J'étais à l'Avant-Première du film, au tout premier rang comme souvent, et j'ai donc eu, le temps de sa présentation, Valéria Bruni-Tedeschi (VBT) à quelque quatre mètres de moi. Elle n'a d'ailleurs pas dit grand chose, sinon : « Le film représente beaucoup de travail » et « J'avais une troupe de comédiens et une équipe de techniciens formidables , beaucoup sont dans la salle ». En même temps, j'étais assez loin des comédiens (ils s'étaient massés à l'extrême gauche de l'écran, à l'opposé de là où j'étais assis, et la salle était mal éclairée) et comme ils étaient venus en grand nombre, je n'ai identifié quasiment personne, même pas Nadia Tereszkiewicz, et il y avait des absents : Louis Garrel, Sofiane Bennacer (qui joue un rôle important dans le film), etc.

Que dire de l'opus de VBT ? Il se déroule, si j'ai bien compris en 1985 et première moitié de 1986. La réalisatrice a 58 ans aujourd'hui, elle avait donc 21-22 ans, quand elle a plus ou moins vécu ce qui est raconté dans le film. C'est de l'autobiographie réaménagée, synthétisée, fictionnalisée et embellie, bref transformée en un long métrage cinématographique. Ça se suit agréablement. Grosso-modo, ça met en scène, tressé avec un amour malheureux qu'elle aurait vécu à cette occasion, sa première expérience de comédienne, en même temps que celle d'autres apprentis-comédiens. Tous espèrent et tentent d'entrer dans l'école de théâtre des Amandiers à Nanterre, laquelle est dirigée par deux metteurs en scène très connus à l'époque : Patrice Chéreau (qu'interprète Louis Garrel) et Pierre Romans (que joue Micha Lescot ; lui, je l'ai reconnu lors de l'AP). Le film commence sur la première sélection des postulants, faite par un jury d'une demi-douzaine de professionnels (dont Romans mais pas Chéreau) ; on demande aux artistes en herbe (après qu'ils ont joué la scène qu'ils ont préparée) pourquoi ils veulent faire du théâtre et par ce biais, on commence à faire, mine de rien, connaissance avec les quelques comédiens et comédiennes qu'on suivra pendant le reste du film.

La première sélection en retient quarante, mais ne seront admis dans l'école de théâtre que douze. La liste des douze est finalement affichée (5 gars, 7 filles). Les 28 recalés repartent en larmes et le moral en charpie ; les douze acceptés sont fous de joie. L'histoire se braquera davantage sur certains de ces douze, mais les suivra quand même tous jusqu'à leur baptême du feu (jouer devant une grande salle pleine de spectateurs). Je vous cite les douze par ordre de prééminence ou de charisme et de talent/beauté.

Les filles sont plus nombreuses : Stella (que joue Nadia Tereszkiewicz, elle a le rôle principal ; c'est la version cinématographique de VBT) ; Adèle avec qui Stella sympathise immédiatement et qui devient sa grande amie (Clara Bretheau, une rousse qui, dans le film, n'a froid ni aux yeux ni aux fesses) ; Juliette (Liv Henneguier, une boulotte pétulante, avec de la personnalité et qui, toujours dans le film, obtient ce qu'elle veut) ; Laurence (Sarah Henochsberg) qui aime les filles et se prend un rateau. Et puis, Claire (Eva Danino) qui doit interpréter une "vieille" (donc la singer autant que possible) dans la pièce qu'ils joueront, Anaïs (Léna Garrel) dont les scènes où elle parle seront coupées (toujours dans cette pièce), et Camille (Alexia Chardard) qui, enceinte, accouchera durant la formation pour finalement personnifier la Reine des Amazones (dans une seconde pièce jouée, elle, dans la petite salle du théâtre). Il y a aussi une fille choisie aux 40, mais recalée aux 12, qui s'accroche et devient serveuse au bar-café du théâtre en attendant mieux (Suzanne Lindon). Au total, 7 élèves-comédiennes des Amandiers (et une recalée, qui attend des jours meilleurs).

Les mecs acceptés comme élèves-comédiens ne sont que cinq (mais il y a les deux professeurs Chéreau/Garrel et Romans/Lescot, qui ne sont pas des vieilles barbes). Les 5 sont : - Etienne (Sofiane Bennacer), un brun ténébreux (et acteur sensible) qui a un coup de foudre pour Stella (belle, blonde et dotée de parents fortunés) et le coup de foudre est très vite réciproque ; - Stéphane (Oscar Lesage), très charismatique (il chante en s'accompagnant à la guitare, il a un visage expressif, capable de mimiques à la Heath Ledger, un charme pas possible) et Etienne en devient jaloux ; - Victor (Vassili Schneider), plutôt grand, mince, bon genre, avec beaucoup de présence lui aussi ; - Franck (Noham Hedjem), le grand copain d'Etienne, brun, dents bien blanches, l'allure un peu romantique ; au début du film, il a 19 ans, est déjà marié et sa femme est enceinte ; enfin - Baptiste (Baptiste Carrion-Weiss), un brun mi-jovial mi-timide de type méditerranéen, qui apprend, à nuit tombée, qu'il fait partie des douze élus de la bouche même de Patrice Chéreau (s'il est venu à nuit tombée, c'est qu'il craignait d'être recalé et qu'il n'a pas osé venir avant).

Les élèves commencent à vivre leur formation et à se connaître les uns les autres ; vont à New York, à l'Actors Studio, perfectionner leur jeu ; reviennent à Nanterre où ils font enfin vraiment connaissance avec Patrice Chéreau, le directeur du théâtre (et déjà metteur en scène célèbre). Il leur annonce avec autorité qu'il va monter "Platonov" de Tchékov, qu'ils en seront les interprètes et que la pièce sera jouée dans la grande salle du théâtre. Pour les douze comédiens choisis, c'est le début d'une vraie carrière, d'un vrai "métier" (si ç'en est un). Chéreau leur dit qu'il y aura un "round d'observation" avant que les rôles leur soient véritablement attribués. Et la romance entre Stella et Etienne se poursuit, évolue et se complique du nihilisme, du côté "paumé", d'Etienne et de son addiction aux drogues dures.

Ce qui sous-tend le film c'est une réflexion sur ce que c'est que jouer, ce que c'est que d'être comédien, acteur (« un métier de putains et de pédés » ?), de consacrer sa vie à ça, de vivre de ça et où ça mène. À brûler sa vie ? À se retrouver vieux, pauvre, seul et malheureux au bout du chemin, à plus ou moins brève échéance ?

Et comme l'histoire se déroule dans un passé relativement lointain (presque quarante ans par rapport à aujourd'hui), le spectateur du film connaît la trajectoire des deux directeurs Chéreau et Romans, ce qu'ont été leur vie et leur mort, l'ensemble de leur carrière artistique qui... fait bien des jaloux.

Valéria Bruni-Tedeschi, mais aussi Noémie Lvovsky et Agnès De Sacy infusent le film de leur expérience d'actrices, réalisatrices, scénaristes. Mais ça n'a rien de pesant, rien de sinistre ou de professoral. Et puis... les jeunes comédiens transcendent tout. Leur charme, leur jeu, leur jeunesse, leur trop-plein de vie, leur folie, leurs délires, leur joie, leurs peurs, leurs déceptions, leur désespoir sont là sur l'écran et ne nous laissent pas le temps de reprendre notre souffle. On est emporté avec eux. Et si, parfois, ça tourne mal, on se dit que c'était couru et qu'on n'a jamais fait d'omelette sans casser des oeufs.

Ceux qui acceptent de jouer le jeu aussi critiquable qu'il soit et qui s'y plient, vivent (du moins, un certain temps) et ceux qui refusent, consument leur vie en un claquement de doigts et quittent ce monde.

Valéria Bruni-Tedeschi ne m'était pas, ne m'est pas particulièrement sympathique, mais j'ai aimé son film malgré (et dans) ses excès et imperfections. Le casting est hyper bien trouvé, neuf. L'interprétation est enthousiasmante : ces jeunes acteurs et actrices sont pleins de charme et bourrés de talent ; Louis Garrel en Chéreau est étonnant (car physiquement, il ne lui ressemble pas du tout et pourtant il fait une composition crédible) ; Micha Lescot en Pierre Romans est humain et plein d'aplomb, il le fait exister. Le montage son / image est nickel chrome, et la bande son excellente.

Le film est une sorte de succession de temps forts ; cette accumulation de sentiments exacerbés, souvent (mais pas exclusivement, car cette exacerbation est certainement voulue par la direction d'acteurs de VBT) construits autour de la personnalité destructive d'Etienne, le "fiancé" de Stella, peut sembler excessive, artificielle. Cette accumulation de temps forts ou catastrophes vécues, frôlées, évitées de justesse (coucheries, cocaïne, sida, peur de l'avoir choppé, piqures d'héroïne, castagne entre mecs, vol de portefeuille, casse de voiture évité de justesse, cris, coups, gifles, larmes, embrassades forcées, sein qu'on trait comme le pie d'une vache, overdose, hurlements...) ou d'évènements naturels (pluie, neige, coucher de soleil) peut finalement fatiguer ou provoquer un mécanisme de distanciation. On peut sortir lassé, agacé, épuisé nerveusement de tout ce déballage de faits, gestes et sentiments. Oui, je peux l'admettre.

Mais quand on y repense, on se dit que, tous comptes faits, ces deux heures de folie passées en compagnie de cette troupe de jeunes comédiens triés sur le volet, poussés vers le dépassement d'eux-mêmes par leurs coachs ou metteurs en scène et ressuscitant, autant que se peut, un temps béni, maudit, perdu et à jamais enfui, sont une magnifique évocation artistique de quand, tout près de Paris, à Nanterre, les Amandiers étaient en fleurs.

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