Micmac en famille et trouble du Big Mac

Avis sur Leila et ses frères

Avatar Procol Harum
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Notre cinéma ressemble au Néoréalisme italien. Nous sommes dans la même situation : nous vivons un effondrement extraordinaire qui abîme les corps, les âmes, qui affecte les relations humaines. Comment ne pas y penser ? Comment ne pas en faire des films ?

Saeed Roustaee

Avec son titre évoquant de manière explicite le Rocco et ses frères de Visconti, Leila et ses frères assume son désir de cinéma vérité radiographiant l’état d’un pays à travers les déboires de toute une famille. Le changement de sexe du personnage central n’est bien sûr pas dû au hasard : grâce au regard de la femme, de celle qui est positionnée en retrait dans ce monde des hommes, on peut acquérir une vision d’ensemble de cette société iranienne au bord de l’implosion, meurtrie par son conservatisme et la faiblesse de son économie, sans jamais pourtant se départir d’un regard sensible ou humaniste. C’est ce que la scène du “cliché de famille” résume à merveille : avant de se rendre à la cérémonie d’investiture du “Parrain”, Leila tire un portrait familial où la facticité de façade (l’union de ces générations grimées en costumes d’occasion) n’empêche pas l’émergence d’une forme de tendresse ou d’empathie.

Le positionnement de Saeed Roustaee caractérise d’ailleurs très bien cette nouvelle génération de cinéastes iraniens qui veut retrouver le regard humaniste des glorieux anciens, les Kiarostami et autres Makhmalbaf, tout en prolongeant les préoccupations sociales portées par Asghar Farhadi ou encore Jafar Panahi. Un syncrétisme artistique que le cinéaste tente de concrétiser en se réappropriant les codes d’un cinéma de genre connus de tous. Ce fut le cas déjà avec La Loi de Téhéran qui, sous ses aspects de thriller, parvenait à dresser le cinglant portrait d’une société iranienne rongée par la pauvreté et le trafic de drogue. Très différent dans la forme, Leila et ses frères embrasse la structure du film choral pour explorer la cellule familiale avec une même préoccupation, celle de dépeindre les effets sur la population d’un pays en crise, miné par des décennies de sanctions économiques internationales et une inflation galopante. Si l’énergie et la violence de La Loi de Téhéran s’effacent ici (à l’exception de la séquence inaugurale de l’évacuation de l’usine), sa portée sociale est belle et bien présente, nichée notamment dans les regards et les dialogues.

Le lien avec le film précédent d’ailleurs se fait immédiatement avec cette scène d’ouverture imparable, quasi muette, sur une foule en colère, sur un chaos social auquel tente d’échapper un individu et qui rappelle le raid policier de La Loi de Téhéran, à travers cette même confrontation entre le corps de l’Etat et la masse anonyme. Si la comparaison s’arrête là - l’enquête policière laissant place ici au portrait d’une famille pauvre vivant grâce au seul salaire de Leila, la fille de la fratrie – le style de Saeed Roustaee se prolonge bel et bien, affirmant une nouvelle fois sa capacité à dynamiser aussi bien le tempo que les longues séquences dialoguées. Le jeune cinéaste affirme également son sens de la symbolique, au cours de ces premiers instants où chaque personnage se dotera d’une fonction particulière : le vieil homme, que l’on découvre fatigué et affalé, deviendra vite l’incarnation de l’Iran populaire ; son fils, Alireza, que nous apercevons en fuite, personnifiera cette nouvelle génération perdue et déboussolée ; tandis que Leila, caractérisée d’entrée par un mal de dos éminemment évocateur, sera le visage de ces femmes qui veulent tenir debout et avancer, malgré le lourd fardeau que leur impose la société des hommes. La synecdoque devient ainsi limpide, cette famille sera le reflet de la société iranienne dans son ensemble, ses conflits intergénérationnels servants à mettre en lumière les maux qui gangrènent le pays sur le plan économique, social et moral.

Habile, Saeed Roustaee guide en partie notre regard par le positionnement émergeant de Leila, superbement interprétée par Taraneh Allidousti, grande habituée des films de Farhadi. Ce personnage, de par son allure, de par ce qu’elle évoque pour le spectateur, va permettre la mise en exergue d’un contraste, d’un paradoxe réflexif, entre l’image de la tradition qu’elle véhicule (on la voit constamment voilée) et la modernité qu’elle défend avec aplomb (elle est la force motrice qui pousse ses frères à l’indépendance et l’émancipation) : le respect des traditions, du passé, n’oblige pas à la soumission à la doxa et n’interdit pas l’épanouissement dans une vie moderne. Une réflexion que le cinéaste conduit subtilement en multipliant les jeux de miroirs entre Leila et les autres personnages : contrairement à Leila, sa mère semble effacée et effaçable, son père soumit au fonctionnement mafieux d’une famille d’oncles ; quant aux frères, ils sont résignés, ou fuyants comme Alireza qui préfère s’en aller plutôt que de participer à la grève dans son usine. Une position que Leila, d’ailleurs, résumera parfaitement au cours d’une discussion faussement anodine : “C’est ce qui arrive quand on a été élevé avec des convictions et non avec de la réflexion

Mais là où Roustaee se montre particulièrement habile, c’est qu’il évite les représentations simplistes et moralisantes en mettant dos à dos les différentes générations : si les “anciens” se perdent en cherchant le prestige dans la tradition (ce que la cérémonie hypocrite des “parrains” révèle fort bien), les “jeunes” se fourvoient tout autant en s’illusionnant des vertus supposées du modèle capitaliste. Le mythe de l’argent facile est progressivement vilipendé à travers les errements des frères de Leila (l’assistanat, les petites combines...), avant d’être brillamment exposé au cours d’une scène au symbolisme cinglant : tandis que des femmes rayonnantes descendent d’une voiture de luxe, au ralenti comme dans une publicité confectionnée par l’oncle Sam, la fratrie reste bouche bée, assise sur des marches en tenant des glaces fondues : fascinés par le modèle US, ils sont condamnés à être de simples spectateurs, de simples consommateurs. On notera que l’influence nocive des Etats-Unis est subtilement pointée du doigt par la discrète mais réelle colonisation de l’espace par les éléments culturels US : on consomme fast food, on porte des vêtements Nike, on se réunit devant des émissions de catch. Un show US où tout est faux, tout est truqué... Elle est également mise en avant, avec une causticité ravageuse, lorsqu’un simple tweet de Trump suffit à pousser tout un peuple dans la crise...

Outre le rapport entre Leila et les autres personnages, c’est bien par sa mise en scène que Roustaee guide notre regard. Un regard qu’il invite délicatement à la clairvoyance en imageant finement la vie entravée de ces gens-là : lorsqu’on comprend combien chaque choix de vie a été contraint (arrêt des études, mariages “influencés”...), lorsque l’on s’aperçoit que Alireza et son ancienne compagne ne peuvent se voir qu’à travers le reflet d’une vitre (superbe scène muette qui dit tout du drame humain qui se joue). Un regard, malheureusement, qui lui arrive de piloter ostensiblement en usant, parfois, d’un symbolisme appuyé (l’ascenseur “social” chaotique de Manuchehr, l’exiguïté de la maison familiale...). La dimension “tragédie grecque” est ainsi un peu trop présente et implacable, comme dans les films de Farhadi justement.

Mais si notre regard est parfois orienté maladroitement, il est rapidement satisfait par l’humanisme qu’il aperçoit. En s’inspirant peut-être des grandes œuvres du néoréalisme italien (comme le *Rocco et ses frère*s cité en préambule), Roustaee charge* Leila et ses frères* d’une sensibilité suffisamment forte et authentique pour éviter le piège de l’exercice de style froidement démonstratif : mêmes s’ils sont pris au piège par la mécanique bien trop huilée du “destin”, les personnages sont esquissés avec suffisamment de tendresse pour que l’on puisse toujours s’émouvoir de leur sort. C'est d’ailleurs sur une empathie bienfaitrice que le film se termine, grâce à une scène qui joue – une nouvelle fois- remarquablement bien sur les contrastes : contraste entre une vie qui débute et une autre qui se termine, contraste entre la jeunesse insouciante des enfants et la nostalgie de l’enfance perdue des adultes, contraste surtout entre l’ambiance étrangement festive de l’instant et cette phrase qui nous revient soudainement comme un boomerang : " J’ai compris que grandir, c’est peu à peu renoncer à ses désirs. " Leila et ses frères n'est pas un film à charge, mâtiné de cruauté. C'est un film complexe, incroyablement humain.

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