En cage

Avis sur Et il y eut un matin

Avatar Anne Schneider
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Avec force, le quatrième long-métrage du réalisateur et scénariste israélien Eran Kolirin s’ouvre sur une scène en vision totalement subjective, striée verticalement, puisque la caméra se trouve placée derrière des barreaux, promenée par une main invisible qui donne à voir, de façon mouvante et instable, une honorable assemblée, en liesse. Une fois la cage (puisqu’il s’agissait bien de cela…) posée sur le sol, aux pieds d’un homme en pantalon noir, le spectateur découvre qu’on lui a malicieusement fait adopter le point de vue de blanches colombes, apportées là afin de célébrer par leur envol un heureux mariage. Mais à leur libération de la cage, les volatiles se refusent à honorer leur nom et à quitter le sol, provoquant perplexité et vague inquiétude, parfois quelques sourires, chez les invités… Un comportement qui annonce singulièrement l’ultime scène. Tout le film, d’ailleurs, peut paraître contenu, en puissance, dans cette scène initiale, puisque, comme les oiseaux symbolisant la paix et l’amour, les protagonistes se trouveront méchamment secoués par les événements, pareils à des jouets du destin, ou du grand Dieu indiscernable qui les tient dans sa main.

Sami (Alex Bakri, dont on se souviendra…) vit et travaille à Jerusalem, où il occupe un poste important. Il a rejoint, pour la soirée, le petit village palestinien dont il est originaire et où se tient le mariage de son jeune frère. Venu avec sa femme, la belle Mira (Juna Souleiman), et leur fils Adam, il compte bien repartir le soir même, et le moins tard possible, vers Jérusalem, où l’attend son amante juive et où il doit assurer une présentation dès le lendemain. Mais l’armée israélienne a établi un barrage interdisant à quiconque de quitter le village. La festive assemblée se retrouvera confinée pour quelques jours, ondes internet et téléphoniques brouillées pour la circonstance. Période au terme de laquelle le village s’éveillera cerné par un haut mur de béton. L’unité de lieu se voit donc assurée ; par force.

Mais la richesse et la subtilité d’Eran Kolirin consisteront à ne pas faire de ses personnages de simples victimes d’un système d’oppression subie de l’extérieur. Le huis-clos mis en place permettra de révéler combien cette enceinte périphérique est loin d’être le seul mur de cette histoire et combien les êtres humains sont prompts à s’embastiller eux-mêmes derrière d’épaisses murailles. À commencer par le couple central, celui formé par Mira et Sami, au sein duquel Sami en est progressivement venu à s’interdire sa propre femme, pour ne plus adresser sa demande érotique qu’à une figure qui le sauve du couple officiel. Couple mort, qui risque de reproduire, selon la mise en garde maternelle, celui que la mère (Izabel Ramadan) a elle-même formé avec son propre mari (le charismatique Salim Daw, découvert en 2020 aux côtés d’Hiam Abbas, dans « Gaza mon amour », des frères Abou Nasser). Couple dans lequel le père, incarcéré dans sa propre conviction, veut croire, malgré tous les signaux contraires que lui envoie son fils aîné, que celui-ci reviendra vivre au village, au point qu’il fait dresser des murs pour surélever sa propre maison et l’accueillir un jour…On côtoie également Abed (Ehab Elias Salami), encagé dans la fidélité à un amour perdu, et qui paiera cher le fait de s’être ainsi coupé les ailes ; des clandestins sans-papiers palestiniens, ostracisés au sein de leur propre peuple, et séparés des légitimes comme par un mur invisible ; un mur qui devient par instants douloureusement concret. « Chacun sa prison », commentera laconiquement l’un d’eux, à l’adresse de Sami.

Mais justement, de façon joliment paradoxale, cette détention forcée dans un espace délimité sera l’occasion de redonner une mobilité aux murs intérieurs, de les déplacer, peut-être même parfois de les abattre, à l’image de ces gracieux mouvements de danse qui s’esquissent et dialoguent secrètement l’un avec l’autre, d’abord timidement osés par Sami, puis repris plus loin par Mira, plus affirmés, et cautionnés par le regard complice d’une autre femme, sa belle-mère.

Ainsi, malgré les nombreuses scènes nocturnes qui enténèbrent le film, très délicatement saisies par le directeur de la photographie Shai Goldman, on peut croire, avec le titre, et selon la parole biblique de « La Genèse », qu’ « il y [aura] un matin » et que les hommes sauront un jour abattre leurs murs, aussi bien politiques qu’affectifs.

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