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Avis sur Bones and All

Avatar RedArrow
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Par sa façon de capter les désirs dévorants des personnages de la plupart de ses longs-métrages, il était presque logique que Luca Guadagnino les matérialise un jour sous un prisme littéralement cannibale (et l'ombre d'un Armie Hammer aux fantasmes anthropophages révélés entre autres après "Call Me By Your Name" participe accidentellement à cette continuité).

C'est donc chose faite avec ce "Bones and All" démarrant de manière très prometteuse par la découverte brutale des envies de croquer autrui de Maren, sa jeune héroïne, au sein d'une situation anodine de l'âge adolescent. La suite des événements nous fait même miroiter l'idée d'un possible nouveau "Morse" situé cette fois plus près du passage à l'âge adulte en assimilant métaphoriquement la condition terrible de cette jeune fille, laissée à son sort par un père dépassé à cause de sa véritable nature et de la concrétisation des pulsions que cela induit, à bon nombre d'adolescents abandonnés au seuil de la marginalité pour la seule expression de leur différence. De même, l'élaboration en parallèle d'un microcosme de "mangeurs" vivant dans l'ombre des humains, via certaines règles de survie, et personnifié par les rencontres de Maren avec le personnage aussi insaisissable que borderline de Mark Rylance et ensuite celui vite essentiel pour elle de Timothée Chalamet renforcent cette connexion avec le film de Tomas Alfredson par cette incarnation d'êtres obligés d'évoluer à la marge de la normalité par un monde adulte et dont la force brute de leurs émotions ne peut plus désormais s'exprimer que par la violence que ce dernier leur laisse en héritage.

Cependant, débarrassé de son apparat cannibale et des quelques scènes de repas carnassiers qui cherchent à l'emmener vers d'autres sphères, "Bones and All" prend hélas rapidement la forme d'un road-movie à la progression finalement assez linéaire, où l'évolution de ses jeunes héros passent nécessairement par une exploration (ou un partage) de leurs passés tortueux respectifs pour en dépasser mutuellement la douleur et se tourner vers l'avenir. Certes, ici, les relations difficiles entre adultes et adolescents n'ont jamais pris une dimension aussi cannibalisante au sens premier du terme, amenant sur la route de ce jeune couple aux sentiments grandissants un lot de confrontations tout autant violentes que nécessaires pour affronter leurs démons intérieurs (ce sur quoi les recherches de Maren au sujet de sa mère aboutissent en est peut-être la pire représentation psychologique, à égalité avec les mots prononcés ensuite par son compagnon de route) mais, au-delà de cet aspect forcément plus atypique, "Bones and All" ne quitte étonnamment pas les étapes connues d'un coming-to-age movie (seul le rebondissement final donne un peu le change dans ce contexte inévitablement plus explosif).

Par ailleurs, d'un point de vue personnel, les films de Luca Guadagnino ont un mal fou à me toucher émotionnellement, je peux lui reconnaître toutes les qualités du monde dans sa mise en scène, sa capacité à capter au plus près ce qui bouillonne derrière les visages de ses personnages notamment (et c'est encore le cas ici, outre bon nombre de très beaux plans), il y a un je-ne-sais-quoi dans son cinéma qui n'arrive hélas pas à me transcender sur ce point. Malgré les efforts déployés par le réalisateur et son duo d'acteurs, c'est encore un peu le cas avec "Bones and All" même si, cette fois, j'ai été un peu plus sensible à cette romance plus hors-norme et à fleur de peau (et ce qu'il y a en dessous) partagée par ces protagonistes à travers leurs mal-être commun.

Le cannibalisme a beau servir de vernis choc à un récit en réalité convenu, l'argument est suffisamment maîtrisé pour en faire un moyen d'expression radical des souffrances exacerbées de cet âge.

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