La haine est dans le pré

Avis sur As Bestas

Avatar Procol Harum
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Film polyglotte, tourné en langues française, castillane et galicienne, As Bestas annonce d’emblée son propos dans une séquence d’ouverture qui nous laisse sans voix : au cœur d’une Galice ancestrale, les «aloitadores» tentent de maîtriser des chevaux pour leur couper la crinière. Un corps-à-corps traditionnel qui a valeur de rite initiatique : c’est ainsi que les hommes adviennent, c’est ainsi que les hommes s’expriment. Physiquement, brutalement, comme des bêtes. Deux ans après Madre, Rodrigo Sorogoyen mélange de nouveau les langues et les genres pour sonder la bestialité qui sommeille en l’homme, son penchant naturel à écouter les hurlements provenant de ses instincts primaires, plutôt que la voix de la raison portée bien souvent par le silence des femmes.

Mais de quelle raison parle-t-on ? Celle des natifs ou des étrangers, des jeunes ou des anciens, des paysans de toujours ou des nouveaux convertis persuadés de pouvoir changer leur monde ? Comme le dit Jean Renoir dans La règle du jeu : « ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons ». Et c’est là-dessus que va jouer Rodrigo Sorogoyen pour faire de l'incommunicabilité le moteur de son thriller, confrontant deux mondes irréconciliables car persuadés d’avoir la raison pour eux : les néoruraux français, pratiquant l’agriculture écoresponsable, vont ainsi s’opposer à un projet d’installation d’éoliennes afin de préserver une certaine forme d’harmonie avec la nature. Une décision qui n’est pas comprise par des Autochtones désireux de tirer tous les bénéfices de leur terre, rêvant d’une manne financière susceptible d’atténuer leur peine quotidienne.

Prenant sans doute en compte ses erreurs passées (voir le très démonstratif El reino, sorti en 2018), Sorogoyen privilégie cette fois-ci la psychologie sur l’action, la finesse d’un scénario permettant un suspense durable aux effets de manches issues d’une mise en scène ostentatoire. Le dispositif narratif complexifie ainsi le conflit de voisinage, dérègle le quotidien de ses personnages de scène en scène, ordonnant patiemment l’enfer à venir à la manière de* Chiens de paille* de Peckinpah, pour donner toute son importance dramatique aux paroles et aux non-dits. Comme dans un western, c’est dans un bar où les trognes se toisent, s’affrontent et font siffler les mots telles des balles. C’est en suivant le flux fluctuant des paroles, des changements de ton et des échanges de regards, que Sorogoyen transforme une querelle ordinaire, aux doux relents de xénophobie, en véritable tragédie grecque. Les non-dits sont habilement utilisés pour enfoncer insidieusement les Français dans l’ostracisation (l’omerta du village condamnant Olga et Antoine à être victimes d’harcèlement) ; le recours au langage non verbal, révélant dans la durée l’impossibilité d’une entente mutuelle entre les personnages, sert au mieux le suspens (les enregistrements clandestins à l’aide du caméscope) et la violence psychologique (les fenêtres que l’on tape lorsque Antoine et Olga sont piégés dans leur voiture) ; quant au travail sur les silences, il permet l’émergence d’une tension que seules les paroles peuvent faire éclater. C'est par les mots que la mécanique dramatique s’intensifie et gagne notre attention.

Reconnaissons-le, si les différentes dimensions de langage servent la démarche de Sorogoyen (le passage à l’espagnol, par exemple, permet la subtile mise en relief de la colère intériorisée d’Antoine), l’essai n’est concluant que si les comédiens se montrent à la hauteur. Or, si Denis Ménochet, Marina Foïs et Luis Zahera excellant chacun de leur côté, ce n’est pas le cas de Marie Colomb qui peine à rendre crédibles les scènes où elle est censée affronter sa mère. Le manque de consistance de cette relation filiale reflète d’ailleurs assez bien la baisse de régime qui gagne le film lors de son dernier tiers, lorsque le thriller rural laisse la place à un drame dont la dimension intimiste n’est pas toujours bien négociée. C'est d’autant plus dommageable que As Bestas fait preuve de beaucoup de justesse (en termes d’écriture, de réalisation) dans l’approche de ces personnages qui n’ont pas les bons mots pour se comprendre entre eux, dans l’étude de ce langage révélateur de la petitesse de ces hommes craignant pour leur masculinité. Les femmes, fort heureusement, n’ont pas la raison en berne et construisent des ponts là où les hommes dressent des barricades : le contact se maintient avec un mari obtus, une fille éloignée géographiquement, ou des Espagnols aidants à qui on offre des tricots en gage d’amitié. Il se crée même avec cette mère feignant de ne pas voir les atrocités de ses fils, faisant ainsi triompher discrètement la vivante langue de l'ouverture d’esprit sur celle bien aigre du repli sur soi.

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